Harcèlement sexuel

La «liberté d’importuner», ce droit fondamental

Raphaëlle Corbeil réagit à la lettre signée par de nombreuses personnalités françaises qui s'insurgent contre le mouvement #metoo
Photo: Martin J. Kraft

On dirait que chaque fois qu’il y a des progrès sociaux dans l’histoire, un groupe inquiet du vent de changement se retranche dans ses privilèges et ses vieilles habitudes pour nous emmerder.

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Dimanche soir je regardais, ravie, la cérémonie des Golden Globes consacrée au mouvement #timesup, impressionnée de voir toutes les personnalités du gratin d’Hollywood unir leurs voix pour dénoncer un système gangrené par la violence sexuelle, mise au grand jour par l’affaire Weinstein. Mardi, un collectif de 100 femmes françaises signe un texte abjecte dans Le Monde pour affirmer son rejet du «puritanisme» d’un mouvement féministe qui prendrait le visage de la «haine des hommes».

Catherine Deneuve et d’autres personnalités françaises s’insurgent contre une «campagne de délations» où des hommes sont «contraints à la démission», «alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses "intimes" lors d’un diner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’était pas réciproque.» Outre le fait qu’elle est signée par l’actrice de mes films d’enfance préférés (Peau d’âne, Les Demoiselles de Rochefort…), cette tribune a de quoi faire hurler de rage, tandis qu’un des mouvements féministes les plus médiatisés est à son apogée.

Pour ces Françaises, le mouvement #metoo et son dérivé français #balancetonporc servirait en réalité «les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux», un «puritanisme» qui «enchaîne [les femmes] à un statut d’éternelles victimes».

Personnellement, quand je vois des femmes s’élever pour dénoncer leurs agresseurs s’organiser en groupes de survivantes, créer toutes sortes d’initiatives pour surmonter leurs traumatismes, j’y vois surtout des combattantes.

Quelle tristesse que de voir des femmes se désolidariser des combats des autres, en invalidant complètement le vécu des survivantes. Parce qu’elles ont décidé que tout ça n’était pas bien grave. Et la signataire Catherine Millet d’en rajouter sur les ondes de France Culture : «je regrette beaucoup de ne pas avoir été violée parce que je pourrais témoigner que du viol on s’en sort».

Quelle tristesse que de voir des femmes se désolidariser des combats des autres, en invalidant complètement le vécu des survivantes. Parce qu’elles ont décidé que tout ça n’était pas bien grave.

La «liberté d’importuner», ce droit (français) fondamental

L’argument principal des signataires de la tribune est qu’il faut impérativement défendre la «liberté d’importuner», car elle serait «indispensable à la liberté sexuelle». Ce vieil argument rappelle ce qu’on entendait ad nauseam pendant l’affaire DSK : des Français accusant les Nord-Américains de «puritanisme», vantant la «drague à la française». Oui oui, agresser une femme de chambre, ce «troussage de domestique», n’était rien d’autre à leurs yeux que de la galanterie française.

Évidemment il y a des machos partout, en Amérique du Nord comme en France, tout comme il y a des hommes respectueux aussi (#notallfrench). Mais il y a là un drôle de scénario qui se répète (en tous cas vu du Québec où on se trouve quelque part entre les deux), comme un mépris venant d’un certain milieu français néo-réactionnaire à l’égard des initiatives féministes américaines. Comme l’a dit la philosophe Geneviève Fraisse en entrevue avec 20 minutes : «l’opposition entre puritanisme et libertinage est un marronnier de l’idéologie française. Cela voudrait donc dire qu’il n’y a pas de vie sexuelle aux États-Unis? Ce n’est pas sérieux.»

Notons qu’une des signataires de la tribune, la journaliste Elizabeth Levy, est aussi à l’origine du manifeste des 343 salauds qui, protestant contre la proposition de loi pour la pénalisation des clients de la prostitution en 2013, clamaient leur «droit à leur pute». Un titre inutilement provocateur, en référence au manifeste de 1971 des «343 salopes», ces femmes qui avaient courageusement déclaré avoir eu recours à l’avortement.

Qui sont les féministes qui n’aiment pas le sexe?

Les signataires françaises écrivent ne pas se reconnaître dans le mouvement féministe #metoo et #balancetonporc, «qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité». Ces auteures n’ont évidemment rien inventé en mobilisant ce vieux stéréotype de la femme «frustrée», «frigide», «mal baisée»…Autant d’étiquettes qui collent à la peau des féministes. Il y a tout un travail qui doit être fait pour déconstruire ces étiquettes, et il semble que ce travail soit toujours à recommencer.

Ces auteures n’ont évidemment rien inventé en mobilisant ce vieux stéréotype de la femme «frustrée», «frigide», «mal baisée»…

Non, il n’y a pas de haine de la sexualité. La majorité écrasante des femmes qui ont participé à la campagne #moiaussi aiment le sexe, comme tout le monde. Ce qu’il faut retenir dans l’expression «violence sexuelle» c’est le mot «violence». La violence sexuelle n’a rien à voir avec la sexualité.

Oui, nous sommes plusieurs à nous méfier des hommes inconnus, en fonction des expériences de chacune. J’étais par exemple moins craintive d’aller à des rendez-vous il y a quelques années. C’est avec le temps et l’expérience qu’on apprend à se méfier, et ce n’est pas un choix, c’est juste fatigant.

Avec le temps, on partage aussi nos mauvaises expériences avec d’autres femmes. Je ne connais presque aucune femme qui n’a pas au moins une mauvaise histoire dans son placard. Ces hommes avec qui on croyait à tort être en sécurité et qui, derrière une porte fermée, décident de faire ce qu’ils veulent avec notre corps. L’expérience de la violence sexuelle est aussi cognitive : même celles qui ne l’ont pas vécu savent qu’elles sont à risque.

Vers une sexualité sans peur

Si les femmes n’avaient aucune raison d’avoir peur, tout le monde aurait probablement plus de sexualité! C’est à mon avis une des expériences des plus exaltantes : séduire et être séduit par quelqu’un qui nous plait, cette délicieuse découverte que le désir est partagé, et vivre ces moments charnels dans une connexion de désirs mutuels et de gestes consentis.

Ceux qui ne respectent pas cette règle fondamentale qu’est le consentement gâche en fait l’une des plus belles expériences humaines. Les harceleurs, les dragueurs lourds, les agresseurs, ceux qui se fichent du désir et du consentement de l’autre, sont précisément ceux qui nuisent à la vie sexuelle de tout le monde. La violence, la domination, la peur : voilà ce qui entrave la liberté sexuelle.

Ceux qui ne respectent pas cette règle fondamentale qu’est le consentement gâche en fait l’une des plus belles expériences humaines.

On ne sait pas jusqu’où ira le mouvement #moiaussi, mais avec l’ampleur que prend sa mobilisation, on peut espérer que les hommes deviennent de plus en plus conscientisés, plus à l’écoute de l’autre, et qu’ils n’hésitent plus à dénoncer les propos et comportements déplacés de leurs pairs. Et peu à peu, qu’ils participent à construire un environnement plus sécuritaire pour tout le monde.

Je rêve d’un monde où nous n’aurions plus peur d’aller à la rencontre d’un inconnu. Où nous n’aurions jamais peur de faire la fête et de boire un peu (ou beaucoup) d’alcool. Où nous n’aurions pas à surveiller nos verres ni ceux de nos copines. Où on pourrait rentrer seule le soir sans se faire siffler, agacer, harceler, suivre!

Un monde où on pourrait enfin vivre (et jouir) sans crainte.

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