Nouveaux mouvements sociaux

Pourquoi j’ai banni le terme «identité» de mon vocabulaire

Photo: Rob Curran

L’équation nouveaux mouvements sociaux >> néolibéralisme >> mort du monde est rendue un tel lieu commun, à gauche, qu’on a justement pu en faire une synthèse à trois variables. Je suis persuadée qu’il existe, quelque part, une machine à gommes de la pensée prête-à-critiquer. Il est possible d’y mettre 25 sous pour aller ensuite réécrire sur les réseaux sociaux que les nouveaux mouvements sociaux sont méchants parce qu’ils ne se soucient que d’identité. Et ça, c’est vraiment individualiste, comme le néolibéralisme. Et pendant ce temps-là, on parle plus de la seule vraie affaire qui compte: le capitalisme.

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

L’identité a donc vraiment acquis une connotation péjorative au sein de la gauche. Le terme est cependant ambigu, parce qu’on ne sait pas trop s’il réfère à comment on s’identifie soi-même ou à comment les gens nous identifient. Le premier est selon moi davantage psychologique, sans nier bien sûr que la psychologie influence le comportement des acteurs et donc, la société dans son ensemble, et qu’en retour la psychologie est elle-même influencée par le contexte social. Le second est davantage sociologique, se concentrant sur ce qui nous est imposé de l’extérieur. Puisque c’est surtout ce deuxième élément qui m’intéresse, j’utilise désormais uniquement le terme «position sociale» pour éviter toute ambiguïté.

Redistribution et reconnaissance

L’autre grand avantage du terme «position sociale» est qu’il permet immédiatement de faire tomber la classe de son piédestal. En effet, on s’épargne le détour inutile de 45 minutes afin d’expliquer que les rapports sociaux de race et de sexe sont aussi des rapports d’exploitation et qu’à ce titre, ils ne sont pas plus identitaires que les rapports de classe. Qui ramasse vos poubelles, qui chauffent vos taxis, qui vous fait une danse à 10, qui essuie les fesses des vos petits vieux au CHSLD, qui ramasse vos bas sales et réconforte inlassablement vos égos blessés?

L’autre grand avantage du terme «position sociale» est qu’il permet immédiatement de faire tomber la classe de son piédestal. En effet, on s’épargne le détour inutile de 45 minutes afin d’expliquer que les rapports sociaux de race et de sexe sont aussi des rapports d’exploitation et qu’à ce titre, ils ne sont pas plus identitaires que les rapports de classe.

On s’épargne également les questionnements à savoir si la reconnaissance et la redistribution sont vraiment si différentes que ça, puisque redistribuer, c’est reconnaître l’importance d’une contribution. À l’inverse, qui veut être reconnu sans obtenir sa part du gâteau social, en argent, en temps de parole, en influence ou en opportunités de carrière? Lorsque l’on dit position sociale, donc, tout ce qui contribue à nous faire monter ou descendre dans la hiérarchie est considéré sur un pied d’égalité. Tout ce qui fait que l’on peut atteindre ou non ce à quoi on aspire.

Tendances libérales

Il y a bien sûr des tendances libérales dans les mouvements sociaux. Certaines féministes, par exemple, se concentrent sur l’accession aux lieux de pouvoir politique ou économique, c’est-à-dire qu’elles essayent de tirer le meilleur de ce qu’un système peut leur donner plutôt que d’essayer de faire tomber le système lui-même. Elles peuvent donc se désolidariser des autres membres du groupe, puisque certaines ont plus de ressources que d’autres pour assurer leur ascension. Cela est vrai parce que tous les mouvements sociaux sont hétérogènes et divisés. En effet, peu importe le système contre lequel on décide de se concentrer, un autre est nécessairement à l’œuvre en même temps.

Si l’on regarde le mouvement des travailleurs et travailleuses, il est divisé non pas à cause des féministes, mais à cause du patriarcat, qui crée des hiérarchies à l’intérieur de la classe laborieuse. Si l’on décide alors de se tourner vers le mouvement des femmes, il sera nécessairement lui aussi divisé, puisque certaines femmes sont plus nanties que d’autres, et elles n’en restent pas moins des femmes pour autant.

Si l’on regarde le mouvement des travailleurs et travailleuses, il est divisé non pas à cause des féministes, mais à cause du patriarcat, qui crée des hiérarchies à l’intérieur de la classe laborieuse.

Parmi les tendances identifiées comme «libérales» au sein des mouvements féministes, il y aussi celles qui se sont distanciées des théories structuralistes qu’elles jugeaient paternalistes, plaçant les femmes comme des victimes impuissantes du patriarcat. Ces militantes ont donc décidé de concentrer leurs énergies sur l’agentivité et le choix des femmes. Ces discours peuvent devenir trompeurs s’ils omettent de pointer en direction des structures qui font que certaines femmes se retrouvent face à des choix devant lesquelles les hommes n’auront jamais à se retrouver.

Libéraux-libertaires?

Cependant, je ne connais pas grandes féministes qui parlent de choix tout en reniant totalement l’existence des structures sociales. Quand on accuse les militant.e.s des «nouveaux» mouvements sociaux (sachant que le féminisme est organisé en mouvement depuis un siècle, je ne sais pas quand exactement nous arrêterons de l’appeler «nouveau») d’être des «libéraux-libertaires», je ne sais pas de qui on parle. Si de telles personnes existent, elles sont loin de constituer 100% des militant.e.s.

Ces mouvements ne sont donc pas plus ou moins identitaires, plus ou moins individualistes ou plus ou moins universalistes que les mouvements anticapitalistes. Ils visent à faire tomber des structures sociales qui pressent des groupes vers le bas pour en hisser d’autres vers le haut. Si cet objectif va de soi pour l’anticapitalisme, je ne comprends pas où est la difficulté cognitive à le transposer à d’autres antagonismes sociaux. À moins que certaines personnes, qui ne sont désavantagées que part leur position au sein du capitalisme, ne veuillent conserver son hégémonie au sein de la lutte.

Poursuivez votre lecture...
Extrême-droite
Tempête dans la Storm Alliance
Xavier Camus
6 février 2018
LIBRE-ÉCHANGE
Refaire ou défaire l’ALENA ?
Alexis Rapin
31 janvier 2018