29 janvier 2017

Commémorations du 29 janvier : entre mémoire et colère

Un long chemin vers une journée contre l'islamophobie
Simon Van Vliet

Il aura fallu attendre le surlendemain de la journée de commémoration et d’action autonome contre l’islamophobie du 29 janvier 2018 pour que le gouvernement fédéral cesse de tergiverser sur la question.

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Une semaine plus tard, on constate que les débats sur l'islamphobie continuent de s'enflammer et que la droite identitaire continue à occuper le terrain médiatique en se posant en défenseur du droit de critiquer l'islam.

Dans un rapport déposé le 1er février, le Comité permanent du patrimoine canadien recommande finalement que la date du 29 janvier soit retenue pour une journée nationale contre l'islamophobie, et toute autre forme de discrimination religieuse.

Trop peu, trop tard?

Le refus des autorités publiques d’inscrire officiellement la commémoration du premier anniversaire de l’attentat de la grande mosquée de Québec sous le signe de la lutte contre l’islamophobie avait teinté les événements commémoratifs d’une sourde colère. Le compte-rendu des rassemblements de quartier contre l'islamophobie à Montréal dénonçait d’ailleurs vertement les manoeuvres de la classe politique «en quête de capital électoral».

Même la timide sortie du premier ministre Justin Trudeau contre la Meute aura suscité, malgré son caractère inoffensif, une escalade verbale qui a fait dévier le débat. Cette distraction aura fini par éluder le principal, soit le fait que l’appel lancé par le Conseil national des musulmans canadiens à faire du 29 janvier une journée nationale de commémoration et d’action contre l’islamophobie avait été ignoré tant par le gouvernement fédéral que par le gouvernement du Québec.

Il aura à tout le moins été entendu par la société civile qui s’est saisie de l’occasion pour dénoncer le manque de courage de la classe politique qui a raté l’occasion de s’attaquer de front à la vague de haine et de xénophobie qui déferle sur la communauté musulmane au pays.

Il aura à tout le moins été entendu par la société civile qui s’est saisie de l’occasion pour dénoncer le manque de courage de la classe politique qui a raté l’occasion de s’attaquer de front à la vague de haine et de xénophobie qui déferle sur la communauté musulmane au pays.

Une violence haineuse bien enracinée

En effet, bien avant le massacre de la mosquée de Québec, qui a fait six morts et près d’une vingtaine de blessés le 29 janvier 2017, Statistiques Canada avait déjà constaté une augmentation marquée des crimes haineux, particulièrement ceux ciblant des personnes de confession musulmane.

«Au Québec, de nombreux musulmans et musulmanes vivent quotidiennement la discrimination, le harcèlement ou sont victimes d’attaques civiques et d’insultes dans la rue, au travail, à l’école», rappelle Nazila Bettache, l’une des organisatrices d’une vigile tenue le 29 janvier sur la place Gérald-Godin dans le cadre de la journée de commémoration et d’actions autonomes contre l’islamophobie qui a mobilisé des centaines de personnes à travers tout le Canada.

Soucieuse de contextualiser «la souffrance spécifique de la communauté musulmane» dont elle demande la reconnaissance un an après l’attentat meurtrier de Québec, elle assimile cette violence raciste, nourrie par la haine et l’injustice, à celle que subissent «nos sœurs et nos frères autochtones» depuis des siècles, et à celle, ancrée dans l’histoire plus récente, qui cible notamment les communautés noires et LGBTQ à Montréal et ailleurs au Québec.

«la souffrance spécifique de la communauté musulmane» dont elle demande la reconnaissance un an après l’attentat meurtrier de Québec, elle assimile cette violence raciste, nourrie par la haine et l’injustice, à celle que subissent «nos sœurs et nos frères autochtones» depuis des siècles, et à celle, ancrée dans l’histoire plus récente, qui cible notamment les communautés noires et LGBTQ à Montréal et ailleurs au Québec.

«Les six hommes qui ont été tués [le 29 janvier 2017] à la mosquée de Québec sont morts pour avoir été musulmans, tout comme les 14 femmes qui ont été tuées le 6 décembre 1989 sont mortes pour avoir été des femmes, ne l’oublions pas», souligne Nazila Bettache qui refuse d’oublier «que cet acte terroriste qui a eu lieu il y a un an est le pire acte terroriste au pays depuis l’attentat de Polytechnique.»

Complicité politique, complaisance médiatique

Exprimant à voix haute une colère sourde dirigée contre les discours qui alimentent et entretiennent un «climat d’islamophobie qui perdure au Québec» depuis la Commission Bouchard-Taylor, Nazila Bettache n’hésite pas à pointer du doigt les responsabilités de la classe politique et des médias dans la normalisation et la banalisation des discours et des gestes haineux.

«Nous refusons d’oublier l’annulation de la commission sur le racisme systémique par le gouvernement Couillard et, aussi, le refus du Parti québécois et de la Coalition avenir Québec de reconnaître l’attaque de la grande mosquée comme un acte islamophobe, tout comme celui de premier ministre Couillard et de la mairesse Valérie Plante de vouloir faire du 29 janvier une journée d’action contre l’islamophobie», déclare-t-elle dans un discours aux accents de J’accuse. «Nous refusons d’oublier la complicité de certains médias de masse qui participent à la diffusion de désinformation raciste et la propagande de la peur», ajoute-t-elle en référence à peine voilée à un reportage bâclé de TVA Nouvelles qui affirmait, à tort, que des ouvrières avaient été exclues d’un chantier aux abords d’une mosquée montréalaise.

«Nous refusons d’oublier l’annulation de la commission sur le racisme systémique par le gouvernement Couillard et, aussi, le refus du Parti québécois et de la Coalition avenir Québec de reconnaître l’attaque de la grande mosquée comme un acte islamophobe, tout comme celui de premier ministre Couillard et de la mairesse Valérie Plante de vouloir faire du 29 janvier une journée d’action contre l’islamophobie»

Faisant écho à cette condamnation sans appel et déplorant «la cécité et l’étroitesse d’esprit dont notre nation fait preuve», le coordonnateur national de Voix juives indépendantes, Corey Balsam, dénonce d’un même souffle «les suprémacistes blancs, les Islamophobes, les antisémites, les intellectuels pusillanimes, la fourberie de certains médias de masse et de politiciens opportunistes» qui «manipulent la peur et l’ignorance pour renforcer leurs pouvoirs et leurs privilèges afin d’étouffer chaque tentative de résistance».

L’ironie funeste, celle qui semble le plus choquer les esprits encore ébranlés par la violence de la tragédie du 29 janvier 2017, c’est que la classe politique, qui a participé à des commémorations fortement médiatisées, refuse toujours de qualifier la tuerie de Québec d’acte terroriste islamophobe.

«Ça s’appelle de la haine et du suprémacisme blanc», tranche la militante propalestinienne Lorraine Guay qui, à l’instar du député solidaire Amir Khadir, tient à nommer un chat un chat.

«Ça s’appelle de la haine et du suprémacisme blanc», tranche la militante propalestinienne Lorraine Guay

Paraphrasant le militant afro-américain et prédicateur musulman Malcom X, le journaliste indépendant Mohamed Jelassi, qui présente l’auteur présumé de l’attentat comme une «victime des médias», prévient pour sa part que les médias de masse nous incitent à craindre les musulmans et à tolérer les racistes. Invoquant notre responsabilité collective de cultiver la paix et le vivre ensemble, il insiste surtout sur l’importance de ne pas tolérer l’intolérance.

Mamadou Tanou Barry, Ibrahima Barry, Azzeddine Soufiane, Abdelkrim Hassane, Khaled Belkacemi et Aboubaker Thabti : les noms des six victimes de l’attentat de Québec étaient inscrits en lettres blanches sur une grande bannière noire qui flottait dans le vent glacial avec l’inscription, en majuscules, «Refusons d’oublier Rejetons l’islamophobie». Des pancartes à leur effigie rappelaient qu’un acte de violence raciste a brisé la vie de ces hommes paisibles et de leurs familles et laissé des blessures à vif dans leurs communautés.
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