Racisme

Une solidarité à deux vitesses?

L'appel de la famille Coriolan à faire justice pour un de leur ne résonne pas autant qu'attendu. Pourquoi? Notre chroniqueuse tente des explications, et il n'est pas trop tard pour aider!
Maliciouz

Lorsque j’observe la progression de la campagne de sociofinancement pour la poursuite de la famille Coriolan contre la ville de Montréal, ce que je vois, c’est que la gauche québécoise a échoué. En sept jours, seulement 3504$ ont été amassés, grâce aux dons de 90 personnes, sur un objectif de 20 000$.

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Prenons, à titre de comparaison, la campagne de sociofinancement menée par Ricochet pour faire face à la poursuite de Richard Martineau pour diffamation: aucun mort et 50 000$ d'amassés en trois semaines. Si la liberté d’expression est importante, la liberté de rester en vie lorsqu’on fait face à des problèmes de santé mentale l’est tout autant. Or, c’est une liberté que connaissent surtout les personnes blanches.

Si la liberté d’expression est importante, la liberté de rester en vie lorsqu’on fait face à des problèmes de santé mentale l’est tout autant. Or, c’est une liberté que connaissent surtout les personnes blanches.

Meurtre de Pierre Coriolan aux mains du SPVM

Rappelons les faits. Le 27 juin dernier, une plainte de bruit est déposée dans un immeuble de la rue Robillard. Lorsque les policiers arrivent sur les lieux, un homme noir de 58 ans est en crise. Les policiers tentent de le maîtriser avec un pistolet «Taser» et des balles de plastique. Dans la vidéo prise du téléphone d’un voisin, on entend distinctement le bruit de deux armes.

«Awww, mon tabarna…
-À terre.»

Les policiers décident de tirer à balles réelles.

«À terre!»

Des cris.

«Une autre shot? Une autre shot!»

Déflagration. Pierre Coriolan tombe à plat ventre.

«C’est beau, vas-y, vas-y, vas-y.
-Watch out.
-’Tention au couteau.»

On tente de menotter Pierre Coriolan.

«Lâche.
-Tension au couteau big.
-Tabarnak. Relâche. Allez-y, allez-y! Tension.»

Un policier assène plusieurs coups de matraque sur l’homme déjà par terre.

Rugissements. Ils finissent par le menotter.

«S’t’un tournevis qu’y avait?
-Moi je confirme, j’ai tiré.
-Moi aussi.
-Y’est tu atteint?
-Y’est atteint à l’abdomen, au ventre.
-Y’a du sang dans’ face.
-Ouin, j’ai pas eu le choix
-Est-ce qu’y respire encore?
-Y respire pu.»

Cinq jours après les évènements avait lieu une vigile de commémoration rassemblant les militant-e-s de Black Lives Matter et quelques allié-e-s. Une marche s’est ouverte vers le centre-ville et, dans un geste d’une rare portée symbolique, les premier-e-s prenaient la scène principale du Festival de Jazz pour scander Jazz is Black. Comme quoi, les Blanc-he-s sont rapides à capitaliser sur la créativité des Noir-es, mais un peu moins à appuyer leurs luttes et à écouter leur souffrance.

Division entre les groupes de perdant-es

À gauche, on accuse souvent les nouveaux mouvements sociaux de diviser LA lutte. De quelle lutte parle-t-on exactement? La lutte des classes, évidemment. Dans la vision de ces militant-es, le monde est coupé en deux à la hache: d’un côté, les honnêtes travailleurs; de l’autre, les cupides détenteurs de capitaux.

Bien que l’analyse anticapitaliste demeure essentielle pour la suite du monde, son hégémonie n’est plus justifiée depuis longtemps. Il y a plus de 100 ans que les femmes sont organisées en mouvement. Pas seulement les travailleuses. Toutes les femmes. #MeToo le reflète bien: elles ont été nombreuses à briser le silence, non pas en tant que salariées, mais en tant que femmes, objets sexuels dont les désirs sont souvent accessoires. De la même façon, le 1er décembre 1955, lorsqu’elle a refusé de céder son siège à un Blanc dans l’autobus, ce n’est pas le capitalisme américain que Rosa Park a fait trembler, mais bien le système de hiérarchie raciale.

le 1er décembre 1955, lorsqu’elle a refusé de céder son siège à un Blanc dans l’autobus, ce n’est pas le capitalisme américain que Rosa Park a fait trembler, mais bien le système de hiérarchie raciale.

Le monde n’est donc pas divisé en deux à la hache. Plusieurs systèmes de hiérarchisation sont à l’oeuvre simultanément dans la société. Et si les luttes sont divisées, c’est parce que nous échouons, comme militant-es, à former des coalitions entre les différents groupes de perdant.e.s de ces différents systèmes.

Nous échouons lorsque nous sommes persuadés que le système qui nous écrase est nécessairement plus important, plus délétère, plus urgent à combattre. Nous échouons lorsque, par manque d’imagination, nous n’arrivons pas à nous laisser toucher par la réalité de l’autre. Nous échouons par égoïsme, trop pressés d’accuser les autres mouvements d’individualisme pour réaliser que nous tentons nous-même de nous sauver d’abord.

Pour une véritable solidarité

Si les luttes sont divisées, ce n’est donc pas parce qu’elles sont plurielles - à l’image des systèmes hiérarchiques - mais parce que chacun reste sur son quant-à-soi. Une véritable solidarité ne peut être à deux vitesses; elle ne peut pas se déployer seulement envers les gens qui font face aux mêmes tempêtes que nous. Elle doit, au contraire, être activée chaque fois que les plus puissants cherchent à écraser les plus faibles.

C’est pourquoi, aujourd’hui, j’appelle les militant-es de la gauche blanche majoritaire à sortir de leur torpeur et contribuer généreusement à la campagne de sociofinancement de la famille Coriolan, pour que justice puisse être rendue. Parce que les vies noires comptent aussi.

C’est pourquoi, aujourd’hui, j’appelle les militant-es de la gauche blanche majoritaire à sortir de leur torpeur et contribuer généreusement à la campagne de sociofinancement de la famille Coriolan, pour que justice puisse être rendue. Parce que les vies noires comptent aussi.
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