Violence policière

Pour le droit de manifester sans peur

Un appel du collectif de la campagne «Manifester sans peur»
Photo: Manifester Sans Peur

Le 1er février dernier, l’émission Enquête de Radio-Canada revenait sur le comportement des forces policières lors des manifestations entourant le Sommet des Amériques en avril 2001 et le congrès du Parti libéral du Québec à Victoriaville le 4 mai 2012. Lors de celles-ci, plusieurs personnes furent grièvement blessées par des balles de plastique tirées par la police. En effet, les armes dites à «à létalité réduite» constituent une menace à l’intégrité physique, voire à la vie, de personnes qui ne font qu’exprimer leurs opinions.

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

La relativité de la «létalité réduite»

Parmi les cas répertoriés au Québec, on retrouve notamment ceux d’Éric Laferrière, qui a été atteint à la gorge et a perdu l’usage de la voix (Sommet des Amériques, avril 2001); de Mathieu Harvey, qui a été atteint à la tête et a passé trois jours dans le coma (Sommet des Amériques, avril 2001); de Francis Grenier, qui a perdu un œil (7 mars 2012); d’Alexandre Allard, qui a été victime d’un traumatisme crânien, de fractures au visage, d’une contusion cérébrale et qui est devenu sourd de l’oreille gauche (4 mai 2012); de Dominique Laliberté-Martineau, qui a été violemment heurtée au visage et a subi une double fracture à la mâchoire, la perte de six dents et des lacérations à la lèvre inférieure (4 mai 2012); de Maxence Valade, qui a perdu un œil et subi un traumatisme crânien ainsi que des contusions au foie et aux poumons (4 mai 2012); et de Naomie Tremblay-Trudeau, qui a été blessée au visage (26 mars 2015).

Au-delà des manifestations, malgré ce qu’en dit la police, il arrive même que ces armes tuent, comme le démontrent les cas de Bony Jean-Pierre et de Philippe Ferraro. L’utilisation de balles de caoutchouc pourrait également être liée au décès de Pierre Coriolan, le 27 juin 2017. La famille de M. Coriolan estime d’ailleurs que le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) devrait cesser d’utiliser ce type d’armes et plutôt s’assurer que ses membres ont une formation adéquate pour intervenir auprès d’individus en situation de crise. On ne traite pas les problèmes de santé mentale à coup de balles, même de plastique.

Soulignons également que dans plusieurs de ces cas, la police a nié que les blessures aient été causées par ses projectiles. Le jugement Grenier du 6 novembre 2017 est sans appel à cet égard et reconnaît que le SPVM a volontairement camouflé sa responsabilité dans la blessure de Francis Grenier. De plus, lors du procès, tous les témoins policiers ont minimisé les risques liés à l’utilisation de grenades assourdissantes, et ce malgré le risque de blessures graves, voire de mort, comme c’est inscrit sur la fiche technique du fabricant.

De plus, lors du procès, tous les témoins policiers ont minimisé les risques liés à l’utilisation de grenades assourdissantes, et ce malgré le risque de blessures graves, voire de mort, comme c’est inscrit sur la fiche technique du fabricant.

L’onde de choc des projectiles

Les effets des armes dites «à létalité réduite» vont au-delà des yeux, des dents ou de l’ouïe perdus. Leur impact est profond et le choc psychologique peut se faire sentir durant des années et se traduire, entre autres, par une peur latente. Francis Grenier en témoigne. Depuis la perte de son œil, il a peur des détonations, ne supporte pas les bruits sourds et évite les foules. Ce choc peut également se traduire par une perte de confiance envers les institutions qui soi-disant nous protègent. Comment, en effet, faire confiance à la police après que celle-ci nous ait éborgné? Comment lui faire confiance tandis qu’elle nie toute responsabilité et ne cesse de remettre en question la véracité des témoignages?

L’onde de choc touche non seulement les proches des victimes, mais aussi de larges segments de la population puisque l’utilisation de ces armes implique que n’importe qui peut être gravement blessé de par le simple fait de participer à une manifestation. La peur s’installe et dissuade la contestation tandis que la police jouit d’une impunité presque totale et se targue de professionnalisme.

La peur s’installe et dissuade la contestation tandis que la police jouit d’une impunité presque totale et se targue de professionnalisme.

L’impact des balles de la police constitue ainsi un véritable déni de parole. Les armes à «létalité réduite» prétendent faire taire la dissidence, parfois littéralement. Dominique Laliberté-Martineau, qui a reçu une balle de plastique en pleine mâchoire lors de la manifestation de Victoriaville le 4 mai 2012, en sait quelque chose...

C’est pourquoi le débat public est essentiel, pour que d’autres voix et d’autres perspectives que celles de la police puissent se faire entendre, pour que l’arbitraire n’ait pas force de loi. Bien que le mal soit déjà fait, les procès jouent aussi un rôle central, non seulement par les éclaircissements et les réparations qu’ils peuvent permettre mais aussi pour la reconnaissance de la parole et la légitimité auxquelles ils peuvent donner accès.

La responsabilité des politiques

Cette campagne pour le droit de manifester sans peur part de ce constat. Toute personne doit pouvoir exprimer ses opinions et critiquer les pouvoirs en place sans craindre pour son intégrité physique et sa sécurité. Cet enjeu va bien au-delà des blessures comme telles; il concerne toute personne pour qui les droits et libertés tirent leur valeur de leur exercice. Il ne s’agit pas d’un enjeu individuel ou privé, mais bien d’un enjeu collectif et politique.

Face au danger que représentent les armes dites «à létalité réduite», face à la manière désinvolte dont la police les utilise, sans aucun égard aux risques pour les manifestant-e-s et dans l’opacité la plus complète, nous invitons la population à signer notre manifeste intitulé Manifester sans peur et nous interpellons la classe politique. Car la police n’est pas l’unique responsable de cette situation. Elle bénéficie de la complicité active de celles et ceux qui prétendent nous représenter et nous gouverner.

Car la police n’est pas l’unique responsable de cette situation. Elle bénéficie de la complicité active de celles et ceux qui prétendent nous représenter et nous gouverner.

C’est pourquoi nous demandons aux administrations municipales ainsi qu’aux gouvernements du Québec et du Canada d’interdire l’utilisation des armes intermédiaires d’impact à projectiles (balles de plastique) et des armes explosives. Mme Plante, en tant que cheffe d’un parti qui s’est fait élire en s’engageant à «revoir toutes les techniques de dispersion de foule» et à «interdire l’utilisation des balles de plastique», qu’attendez-vous pour agir? M. Coiteux, en tant que ministre de la Sécurité publique du Québec, combien de temps allez-vous détourner le regard et rester silencieux?

Le collectif de la campagne «Manifester sans peur» Alexandre Allard, Marcos Ancelovici, Jenny Cartwright, Sophie Desbiens, Jérémie Gauthier-Caron, Francis Grenier, Mathieu Harvey, Mario Jean, Émilie E. Joly, Lynda Khelil, Dominique Laliberté-Martineau, Arij Riahi, Chantal Saumur, Claudel Valade, Maxence L. Valade, Julien Villeneuve, Sandy Wodz
Poursuivez votre lecture...
Environnement
Pourquoi n’avez-vous pas entendu parler d’Autumn Peltier ?
26 septembre 2019
Podcast les ficelles
Les Ficelles - Saison 2
25 septembre 2019