Autonomisation des femmes

Donner des machines à coudre et des poulets n’émancipera pas les femmes du Sud

Si un don de poulet est plus concret pour une femme en difficulté, c'est néanmoins à tout le système inégalitaire et néolibéral auquel il faut s'attaquer pour réellement les aider à s'émanciper.
Photo: kinkate

D’un idéal politique d’émancipation des oppressions systémiques liées au genre, l’idée d’empowerment des femmes du Sud est compris par beaucoup d’acteurs internationaux comme une simple autonomisation économique. Être autonome économiquement n’est toutefois pas synonyme d’émancipation.

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Les 15 et 16 mars dernier avait lieu la conférence annuelle du Institute for the Study of International Development (ISID) de l’Université McGill, sous le thème (très trendy!) de l’empowerment des femmes du Sud. Les participants et participantes de la conférence, incluant la ministre canadienne du Développement international Marie-Claude Bibeau et l’ancienne première ministre sénégalaise Aminata Touré, ne s’entendent pas sur les moyens pour atteindre le sacro saint «empowerment».

Le terme d’empowerment, traduit en français par autonomisation, a été adopté par des mouvements féministes radicaux du Sud global dans les années 1980. Il désignait alors l’émancipation des structures de domination liées au genre. Le terme est devenu plus populaire lorsque l’ONU a adopté en 1995 son agenda pour l’empowerment des femmes. L’autonomisation des femmes est alors devenue un problème apolitique et technocratique auquel il fallait s’atteler.

Aujourd’hui, pour la modique somme de 390 $, n’importe qui peut acheter un «panier de l’entrepreneur» que l’ONG Heifer International va envoyer à une femme du Sud afin de promouvoir son empowerment. Le panier contient des poissons, des lapins et un kit de formation à la gestion d’entreprise.

La Fondation Bill et Mélinda Gates a aussi lancé une grande «campagne d’empowerment» en 2016, qui visait à donner des poulets aux femmes à moindres revenus. Mélinda Gates affirmait alors que les poulets avaient la capacité de donner «de la dignité et du contrôle» aux femmes du Sud. Mais malgré l’optimisme de la Fondation Gates, aucune recherche n’a encore démontré les retombées économiques à long terme des dons de poulets.

Autonomisation versus émancipation

L’autonomisation économique des femmes du Sud est une bonne chose puisqu’elle donne aux femmes du Sud accès à la terre, à du crédit et à l’héritage de patrimoine, et leur permet par exemple de pouvoir ouvrir un compte bancaire sans l’aide de leur mari.

Toutefois, beaucoup de chercheurs et chercheuses militent contre cette vision réductrice de l’empowerment des femmes. L’autonomisation économique n’est pas suffisante, disent-elles, il faut avant tout se battre contre la féminisation de la pauvreté et la division sexuelle (et internationale) du travail. La lutte contre les inégalités croissante est un bon exemple.

Comme le soulignait la chercheuse de l’Argentine Eleonor Faur, les huit individus les plus fortunés de la planète (tous des hommes), font à peu près autant que les 3,8 milliards d’individus les plus pauvres, surtout des femmes. Il ne suffit pas de décrier les inégalités, il faut souligner que le fond du baril est principalement composé de femmes.

Comme le soulignait la chercheuse de l’Argentine Eleonor Faur, les huit individus les plus fortunés de la planète (tous des hommes), font à peu près autant que les 3,8 milliards d’individus les plus pauvres, surtout des femmes.

Des projets «transformatifs» pour transformer quoi?

Autour d’un café entre deux panels, les travailleurs et travailleuses d’ONG et du ministère des Affaires étrangères s’entendent souvent pour dire qu’on doit «changer le système» si on veut vraiment aider les femmes du Sud à «s’émanciper». Soulignant l’adoption de la nouvelle Politique d’assistance internationale féministe du Canada en juin dernier, la ministre Bibeau a d’ailleurs mentionné l’importance des projets bilatéraux dits «transformatifs».

Mais une réelle transformation des rapports inégaux de genre ne se fera pas au compte-goutte. Simplement aider les femmes à devenir de meilleurs agents économiques dans un système néolibéral inégalitaire n’est pas tellement transformatif. L’autonomisation économique en elle-même n’est pas une mauvaise chose, mais penser qu’on changera les inégalités de genre avec des poulets et des poissons n’est pas seulement utopique, c’est faux. Mais c’est plus difficile à dire qu’à faire.

Simplement aider les femmes à devenir de meilleurs agents économiques dans un système néolibéral inégalitaire n’est pas tellement transformatif.

Il faut réfléchir aux contraintes qui empêchent l’émancipation: penser le changement de manière intersectionnelle et changer les normes liées aux genres et aux masculinités. La chercheuse Stéphanie Rousseau mentionne que dans certains pays d’Amérique latine, lorsque les hommes autochtones migrent vers la ville, les femmes sont contraintes à rester au village et soutenir leur culture ancestrale et leur communauté. Alors, comment penser leur empowerment en oubliant les phénomènes d’urbanisation des populations autochtones et des relations de genre spécifiques à leur communauté?

Pour s’émanciper d’un système économique et social inégal, il faut aussi imaginer des formules de développement international qui prennent en compte les particularités propres aux femmes de chaque pays. La chercheuse de renommée internationale Naila Kabeer suggère par exemple d’adopter des modèles économiques communautaires, coopératifs ou encore des prêts à responsabilité commune (joint liability) plutôt que du microcrédit personnel basé sur une vision individualisé de l’économie.

Pour s’émanciper d’un système économique et social inégal, il faut aussi imaginer des formules de développement international qui prennent en compte les particularités propres aux femmes de chaque pays.

Au final, les femmes touchées par les projets internationaux de développement sont souvent davantage attirées par un poulet que par un projet flou de lutte contre les oppressions systémiques. Et quand on travaille sur l’inclusion des populations locales dans la formulation de projets et de politiques (comme je le fais), on ne peut pas nier les demandes des femmes récipiendaires d’aide internationale. Il faut donc lier les besoins des populations locales (qui se résume souvent à l’autonomisation économique) avec des considérations plus grandes d’émancipation sur le long terme et de changement de notre vision du développement.

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