Extrême-droite

La Meute s’invite au Cégep Édouard-Montpetit

Josh Felise

Depuis quelques mois, le groupe d’extrême-droite La Meute traverse un pénible décroissement de son membrariat, l’amenant au bord de l’extinction. Si le chef Sylvain «Maikan» Brouillette persiste à gonfler artificiellement les chiffres – il se targue à présent d’avoir l’appui de 50 000 membres – les analyses statistiques démontrent plutôt qu’ils ne sont plus que quelques centaines à participer à leur groupe secret.

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Un colloque du Centre d'expertise et de formation sur les intégrismes religieux et la radicalisation CEFIR tenu au Cégep Édouard-Montpetit leur est apparu comme une véritable bénédiction on allait enfin pouvoir réaliser une démonstration de force et attirer l’attention des médias, ce que La Meute ne parvenait plus à faire ces derniers temps. La recette est la suivante : accomplir un coup d’éclat en s’insinuant dans un événement public – ce qui génère une belle couverture médiatique –, pour ensuite soit crier au musellement de sa libre expression, soit se porter en victime en raison de la présence d’une poignée de militants.es antiracistes.

Nous verrons que La Meute a encore une fois testé sa recette gagnante, avec une certaine complicité des forces de l’ordre, qui ne savent toujours pas comment gérer ce genre de situation. Un antifasciste passera d’ailleurs la nuit emprisonné, pour des motifs arbitraires et sans fondement.

Une cohorte de loups dans le cégep

Mercredi le 21 mars, l’organisme le CEFIR organisait un colloque intitulé «L'extrême droite au Québec : du racisme à la radicalisation», de 10h à 17h. Des militants.es xénophobes ont cru qu’il s’agissait d’un complot, car des «libéraux payés par George Soros» allaient ainsi parler dans leur dos pendant que les honnêtes xénophobes allaient être au boulot. On a l’impression qu’ils n’ont jamais pris conscience du fait que le Cégep Édouard-Montpetit est un établissement d’enseignement s’adressant à des étudiants.es.

Puisque l’événement était aussi ouvert à la communauté locale, La Meute et les Soldats d’Odin ont cru bon de s’y inviter en portant les «couleurs» de leurs groupes haineux respectifs : jamais ils n’ont été sollicités formellement par les organisateurs, le mot d’ordre était de simplement répéter que l’événement était accessible à tous. À vrai dire, le CEFIR avait été la cible de «petites menaces» durant les jours précédents le colloque. La police de Longueuil avait donc dépêché quelques dizaines d’agents pour sécuriser les lieux.

Tôt le matin, une trentaine de militants.es d’extrême-droite ont ainsi parcouru le collège en exhibant fièrement leurs logos, semant la consternation chez les étudiants.es qui les croisaient. Ces activistes anti-immigration pensaient pouvoir prouver qu’ils s’avèrent n’être que de paisibles citoyens ordinaires, en perturbant un événement à visée scientifique. À la vue des Meutons.nes et des Soldats d’Odin, plusieurs étudiants.es ont renoncé à se rendre à la bibliothèque où se tenaient les conférences. Si bien que, en avant-midi, la grande majorité de l’assistance était composée de militants.es d’extrême-droite (dont quelques-uns ne portaient pas de logos et ne sont pas affiliés à des groupes organisés), et de policiers en civil ou en uniforme, à l’arrière.

Visiblement, La Meute et les Soldats d’Odin (SoO) avaient préparé leur coup de concert, d’autant plus que leurs leaders étaient sur place. Sylvain Brouillette et Stéphane Roch du côté de La Meute, puis Katy Latulippe, cheffe des SoO, secondée de Dave Leblanc, un néonazi notoire.

Selon quelques témoignages, des étudiant-es ont été inquiets de noter qu’un leader de La Meute portait un couteau à la taille, dans un boîtier. L’association étudiante n’a été alertée de la situation que peu avant midi, à son grand désarroi, car aucun responsable ne l’avait prévenue auparavant. Elle a demandé à la sécurité de sortir les fachos du collège, mais celle-ci s’y est opposé de façon catégorique. Pendant ce temps, sur l’heure du dîner, les Meutons se sont rendus à la cafétéria avec leurs t-shirts de pattes de loup, forçant des étudiant-es à se déplacer car ils exigeaient des tables exclusives, pour eux seuls. D’après les estimations du chef «Maikan», ils étaient une trentaine de loups.

Pendant ce temps, sur l’heure du dîner, les Meutons se sont rendus à la cafétéria avec leurs t-shirts de pattes de loup, forçant des étudiant-es à se déplacer car ils exigeaient des tables exclusives, pour eux seuls.

En après-midi, l’association étudiante met en branle une opération de mobilisation pour faire savoir que les groupes haineux ne sont pas la bienvenue dans les écoles. On distribue des tracts et on fait des appels pour obtenir du renfort. La sécurité tente de freiner l’opération, mais environ 20 à 25 antiracistes se pointent à la bibliothèque, sans pouvoir s’y introduire.

D’après des témoins directs, le chef de La Meute Sylvain «Maikan» Brouillette serait sorti à un moment pour discuter avec quelqu’un. C’est alors qu’un militant antiraciste l’aurait aspergé de la tête aux pieds d’un verre d’urine bien rempli.

Des enseignants.es, quant à eux, ont pris l’initiative d’assister aux dernières présentations pour soutenir les conférenciers subissant la présence intimidante et bruyante des xénophobes. Des policiers antiémeutes – nombreux dans l’enceinte du collège – ont bloqué l’entrée de la bibliothèque pour éviter la confrontation entre racistes et antiracistes. D’autres policiers en armure défendaient l’entrée principale du cégep, pour s’assurer qu’il n’y ait pas d’antifascistes sur les lieux.

Flics à la rescousse des fachos

Lorsque l’évacuation eut lieu vers 15h15, des Meutons rejoignirent leurs véhicules sous escorte policière et ont pris soin de masquer leurs plaques d’immatriculation avec des cartons prévus à cet effet. Quoi? Les flics ont vraiment laissé les droitistes radicaux cacher leurs numéros de plaque pour ne pas se voir identifiés par les antiracistes.

Étant donné que tout était terminé, deux amis antiracistes ont rebroussé chemin et ont marché vers le métro Longueuil. Une voiture a ralenti à leurs côtés et les passagers faisaient des simagrées. Quand ils ont mieux regardé, ils ont pu voir trois Meutons en train de leur faire des doigts d’honneur tout en hurlant des invectives incompréhensibles. La conductrice s’est alors stationnée en pleine rue, et s’est ruée sur les deux compagnons pour les pousser à l’abdomen.

Elle les traitait de «merdes», elle les accusait de «détruire la nation québécoise», en évoquant explicitement George Soros, selon des témoins. Les deux hommes qui l’accompagnaient dans la voiture sont sortis pour se mettre à pousser les antiracistes à leur tour, ajoutant quelques coups de poing bien sentis. Les jeunes n’ont pas riposté physiquement, de peur de blesser trop sévèrement ces quinquagénaires. Des policiers sont alors intervenus et les Meutons ont clamé qu’ils se faisaient agresser : «Police! Deux gars armés en train de nous attaquer».

Les flics ont intercepté et menotté les deux antiracistes, tandis que la Meutonne qui avait ouvert le bal ressortait d’un Tim Hortons à proximité avec un café, tout en discutant avec des policiers. Ses deux acolytes se promenaient aussi librement, en racontant leurs versions des faits.

Les flics ont intercepté et menotté les deux antiracistes, tandis que la Meutonne qui avait ouvert le bal ressortait d’un Tim Hortons à proximité avec un café, tout en discutant avec des policiers.

«John» passe la nuit en cellule d’emprisonnement

Celui qui paya le plus chèrement le prix de cette altercation fut «John» – nom fictif – qui, en plus d’avoir des douleurs en raison des coups qu’il a reçus de la part des Meutons, se retrouvera avec des bleus aux poignets et une nuit blanche passée au poste de police.

Celui qui paya le plus chèrement le prix de cette altercation fut «John» – nom fictif – qui, en plus d’avoir des douleurs en raison des coups qu’il a reçus de la part des Meutons, se retrouvera avec des bleus aux poignets et une nuit blanche passée au poste de police.

Quand les agents du Service de police de l'agglomération de Longueuil (SPAL) ont vérifié son identité, ils ont découvert qu’il était sous probation, qu’il n’avait pas le droit de manifester à Montréal. John leur a expliqué qu’il n’était pas sur le territoire de Montréal, mais bien à Longueuil. Les agents ont aussitôt ajouté un deuxième motif d’arrestation : avoir troublé la paix.

John a donc été emmené au poste vers 17h, où on lui a demandé d’enlever chandails et pantalons pour une nouvelle fouille. Les flics n’ont rien trouvé, ni la première ni la deuxième fois. Il souhaitait porter plainte contre la Meutonne, et s’est lui qui se trouve menotté… Fort probablement parce qu’il était déjà impliqué dans des procès en cours, il n’a pu bénéficier de la présomption d’innocence.

Le principal intéressé m’explique qu’autour de 19h, on a voulu lui faire signer un papier sans lui demander de le lire. Il s’agissait d’une vieille histoire de contravention impayée pour laquelle il n’y avait pas eu encore de jugement de cour. L’agent voulait-il lui faire admettre qu’il y avait mandat – ce qui était faux – pour mieux lui accoler un mandat d’arrestation après coup? On insiste ensuite pour qu’il retire sa plainte contre les Meutons, en faisant valoir que ceux-ci risquent de le poursuivre en retour. John refuse ce chantage.

Il passe ainsi toute la nuit dans une petite cellule avec un fort éclairage l’empêchant de dormir. Vers 6h du matin, on lui fait une prise d’empreintes digitales, avec commentaires désagréables sur ses tatous, du genre : «tu penses que la police c’est des fascistes?».

Il passe ainsi toute la nuit dans une petite cellule avec un fort éclairage l’empêchant de dormir. Vers 6h du matin, on lui fait une prise d’empreintes digitales, avec commentaires désagréables sur ses tatous, du genre : «tu penses que la police c’est des fascistes?».

À 10h30, on l’embarque dans le panier à salade en direction du Palais de Justice de Longueuil. En aucun moment on a accepté de le laisser signer une promesse de comparaître, comme si son délit était très très grave. On l’a refouillé encore, puis il est allé dîner dans la wing, les gens mangeaient un truc peu ragoûtant à même le sol ou debout, par manque de sièges.

C’est finalement à 12h30 qu’on vient le chercher en lui annonçant sèchement qu’il devait signer pour reprendre ses effets personnels. John ne comprend pas, l’agent rétorque : «toutes les charges sont abandonnées».

John n’a finalement jamais su exactement pourquoi il a ainsi été traité abusivement de 17h jusqu’à 12h30 le lendemain. Son passé, sa réputation d’anti-flic? Non seulement les agents ne se sont pas excusés en le libérant, on a même laissé entendre qu’il «l’avait cherché». John promet de porter plainte contre le Service de police de l'agglomération de Longueuil.

Ce récit est appuyé par le témoignage de nombreux témoins directs, dont deux permanents de l’Association étudiante du Cégep Édouard-Montpetit (AGECEM) et les deux personnes arrêtées par le SPAL.

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