Environnement

Quand l’agriculture biologique fait la rencontre des intérêts corporatistes

Les problèmes de l'agriculture contemporaine doivent aller au-delà du biologique, et être orientés vers une souveraineté alimentaire réelle.
Photo: hpgruesen

Un récent reportage diffusé par La semaine verte dressait un portrait cru de l’accaparement des principes de l’agriculture biologique par les intérêts corporatistes à l’échelle globale. Peu d’années auparavant, l’arrimage des valeurs écologiques aux pratiques culturales était un souci généralement prêté à une frange paysanne marginalisée («un truc de hippies» pour reprendre les mots du reportage). Devant ces faits, il nous apparaît manifeste que cette industrialisation du secteur bioalimentaire, lorsque reprise par l’industrie capitaliste, continue d’orienter le système agroalimentaire vers le mur de la non-durabilité.

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Le soudain attrait pour les produits alimentaires biologiques a provoqué l’apparition d’une niche de consommatrices et consommateurs aux besoins particuliers, prête à assumer le gros prix pour des aliments soustraits à la dispersion d’intrants chimiques. Cette niche, à l’origine d’un lucratif marché actuellement évalué à plus de 90 milliards de dollars américains, s’avère ainsi être une source considérable de profits. Elle oriente dorénavant la stratégie commerciale de géants de l’agroalimentaire, qui appliquent désormais le modèle de l’agriculture industrielle à l’agriculture biologique. Et au Québec, la nouvelle politique bioalimentaire entend vouloir doubler la production «biologique» sur le territoire d’ici 2025.

L’industrialisation du bio : l’exemple d’un développement durable?

D’un point de vue environnemental, il semble effectivement préférable qu’une exploitation agricole oriente ses pratiques selon les principes de la production biologique, c’est-à-dire en optant pour des systèmes de culture opérant sans l’emploi de pesticides et d’engrais chimiques et diminuant l’usage d’énergies carbonées. Si la durabilité d’un système était définie par son seul aspect environnemental, nous pourrions être porté.e.s à prétendre que la mutation du secteur bioalimentaire, dont une partie importante tend actuellement à se concentrer dans les mains de l’agro-industrie, est un phénomène souhaitable. Pour l’Union paysanne, ce phénomène permet plutôt la consolidation de l’agrobusiness sur les maillons stratégiques de la chaîne d’approvisionnement du secteur agroalimentaire, accentuant ainsi la dépendance des peuples envers le système de production capitaliste.

Nous ajouterons que l’agriculture industrielle est fortement orientée vers les économies d’échelle, c’est-à-dire qu’elle aspire à des surfaces et des volumes de production très grands afin de diminuer ses coûts de production et accroître ses profits. Les monocultures, des systèmes écologiquement peu diversifiés critiquables à maints égards et existants aussi en production biologique, sont la résultante de cette aspiration. Dans cette quête du profit, l’agrobusiness, portée par l’agriculture industrielle, n’hésitera pas à produire là où les frais liés à la production sont les plus bas, et donc entre autres où elle peut faire la rencontre d’une main-d’œuvre bon marché. Les lieux de production ont ainsi tendance à être davantage centralisés géographiquement. Or, non seulement cette dynamique provoque l’exploitation de travailleuses et de travailleurs agricoles et maintient leurs conditions d’existence à un faible niveau, mais aussi rend-elle dépendantEs les consommatrices et consommateurs aux importations, en d’autres mots aux politiques du libre-marché ayant de lourdes répercussions environnementales entrainées par le transport global des marchandises et la combustion de pétrole y étant rattachée. Sous cette logique, l’approvisionnement en produits biologiques, autrefois intrinsèquement lié à la consommation locale et responsable, n’est plus le fait unique des marchés de proximité - lieux que l’Union paysanne souhaite voir décupler.

Le reportage de La semaine verte faisait aussi l’habile démonstration du phénomène de concentration des terres par un nombre sans cesse restreint de fermes. Ce phénomène, en pleine accélération, provoque la diminution de la paysannerie qui, forcée de compétitionner contre des joueurs aux moyens trop importants, doit abandonner ses entreprises aux mains des intérêts corporatistes. Des personnes tirant autrefois leurs revenus de l’agriculture à petite échelle sont dorénavant contraintes d’aliéner leur force de travail au dépend de l’agrobusiness ou d’entamer la migration vers les villes, dévitalisant les régions et accentuant les enjeux socio-démographiques urbains. Pour illustrer ce phénomène, mentionnons la diminution de 80 % du nombre de fermes québécoises depuis la moitié du siècle dernier.

Des personnes tirant autrefois leurs revenus de l’agriculture à petite échelle sont dorénavant contraintes d’aliéner leur force de travail au dépend de l’agrobusiness ou d’entamer la migration vers les villes, dévitalisant les régions et accentuant les enjeux socio-démographiques urbains.

À la recherche d’une alternative

Aussi précis le reportage de La semaine verte puisse-t-il avoir été dans la démonstration du phénomène de l’industrialisation du secteur bioalimentaire et dans l’étalement des conséquences désastreuses qui en découlent, il ne laissait que peu de place aux solutions. Car si ce phénomène global peut accentuer le cynisme quant au changement que l’individu peut apporter, des mouvements globaux comme celui de La Via Campesina brandissent depuis plusieurs années une alternative qu’il faut ici soulever.

Fondamentalement, le principal problème de l’industrialisation de l’agriculture biologique repose sur l’idée que dans un régime néolibéral, la circulation des biens agricoles est l’objet d’une élite économique globalisée, que leur distribution doit compter sur les mécanismes du commerce international et que les barrières politiques qui incommodent l’écoulement de ces denrées sur les marchés étrangers (comme les protections tarifaires sur l’importation de certains produits) doivent être éliminées. En d’autres mots, ce phénomène entre en confrontation directe avec la notion de souveraineté alimentaire, concept lancé en 1996 par La Via Campesina et «[constituant] un processus de construction de mouvements sociaux [qui permet] aux individus d’organiser leurs sociétés de manière à transcender la vision néolibérale d’un monde de marchandises, de marchés et d’actrices et d’acteurs économiques égoïstes». La souveraineté alimentaire vise à organiser des systèmes agroalimentaires locaux répondant aux besoins des communautés.

L’agroécologie paysanne comme moteur de transformation sociale

Devant l’industrialisation du biologique, l’intégrité des peuples et de l’environnement est menacée. Dans cette optique, l’Union paysanne préconise la souveraineté alimentaire comme réponse à cette globalisation prédatrice qui s’observe actuellement au niveau mondial. D’autant plus, elle soutient que son objectif ne peut être atteint que par l’agroécologie paysanne, c’est-à-dire par l’alliance de pratiques agricoles écologiques issues des connaissances paysannes et du savoir autochtone ancestral et d’une éducation politique permettant aux communautés de se défendre contre l’agrobusiness.

Devant l’industrialisation du biologique, l’intégrité des peuples et de l’environnement est menacée. Dans cette optique, l’Union paysanne préconise la souveraineté alimentaire comme réponse à cette globalisation prédatrice qui s’observe actuellement au niveau mondial.

Ainsi, les pratiques de l’agroécologie s’appuient sur un partage horizontal des connaissances des paysannes et paysans et s’appliquent en fonction de la réalité unique de chaque agricultrice et agriculteur. Une ferme entièrement agroécologique se base sur la diversité biologique (cultivée ou non) en intégrant plantes, arbres et animaux dans un même système de production agricole : la polyculture. À long terme, l’agroécologie vise à réduire la dépendance vis-à-vis des intrants externes, contribuant ainsi à l’autonomie des familles et des communautés productrices d’aliments. Dans cette même logique, elle aspire à diminuer la dépendance des communautés aux produits étrangers en instituant des réseaux de distribution alimentaire locaux (marchés de proximité). À son niveau le plus ambitieux, l’agroécologie propose l’organisation et la connexion des citoyennes et citoyens avec les productrices et producteurs pour créer collectivement des systèmes alimentaires équitables et respectueux de l’environnement. Elle est l’outil de la souveraineté alimentaire.

De plus, l’agroécologie paysanne ne peut cohabiter avec l’agriculture industrielle, en ce sens où elle ne peut être simplement perçue comme un système marginal se développant en parallèle au modèle dominant. En réalité, elle est la seule alternative véritablement durable, voire souhaitable. Or, l’agroécologie fait nécessairement appel à l’élévation de mouvements plus larges pour une justice sociale, politique et économique. Elle fait appel à l’intersectionnalité des luttes.

Quelle relève?

Nous voulons aussi porter à l’attention du public nos quelques réflexions sur cette situation préoccupante — tant au Québec que dans le monde — d’une relève agricole difficile à recruter. Pour l’Union paysanne, le défi posé par l’enjeu n’est pas celui de remplacer les opératrices et opérateurs de fermes conventionnelles par d’autres, comme la tendance semble vouloir se dessiner actuellement. Ainsi, il ne suffit pas de se demander qui sera cette prochaine personne qui pourrait reprendre telle ou telle culture de soja ou de maïs. Autrement dit, la relève ne doit pas être la recherche d’agent.e.s de reproduction du système : ce qui ne ferait que repousser les nombreux problèmes de l’agriculture industrielle aux générations prochaines. Pour nous, la relève sera assurée par l’émergence d’un modèle de production différent, celui de l’agroécologie. Elle est composée de néo-agricultrices et néo-agriculteurs qui croient en une façon véritablement durable de produire. Selon cette perspective, elle demande un contexte radicalement changé et des incitatifs politiques cohérents avec les aspirations sociétales d’un monde juste.

Un problème peu abordé

Lorsqu’il est question d’avoir une consommation «responsable», l’idée d’opter pour des choix locaux et équitables de consommation est de plus en plus évoquée. Cette «solution», qui fait appel à la bonne foi de l’individu, a de quoi irriter puisqu’elle est discriminante, c’est-à-dire qu’elle ne peut rejoindre que les personnes pouvant se le permettre. En effet, s’il semble aujourd’hui évident qu’une consommation responsable passe, entre autres, par la sélection d’aliments écologiquement sains, la réalité veut que ces derniers ne soient pas économiquement et physiquement accessibles pour toutes et tous. Par conséquent, dans l’optique où prétendument «acheter c’est voter», l’idée d’acheter une consommation responsable construit une barrière sociale supplémentaire aux gens qui n’en ont pas les moyens : les personnes moins fortunées n’ont pas la possibilité de s’offrir des aliments sains pour elles et eux, ni de s’offrir des aliments respectueux de l’environnement et de l’agricultrice ou de l’agriculteur. Dans cette mesure, un système alimentaire propulsé par l’agriculture industrielle et se développant en fonction de l’apparition de niches de consommatrices et consommateurs prêt-es à sortir l’argent est forcément discriminatoire. S’il en va effectivement de même pour toutes marchandises produites sous le capitalisme, il nous apparaît néanmoins complètement inconcevable qu’une telle logique s’applique à un bien aussi fondamental que la nourriture.

S’il faut attendre que les entreprises multinationales se lancent dans une course au prix le plus bas pour résoudre l’impasse, il s’agira d’un gain apparent durement atteint, au détriment d’une paysannerie affaiblie, littéralement étouffée par les intérêts corporatistes. Les nombreux autres enjeux de l’agriculture industrielle n’en seront que renforcés.

S’il faut attendre que les entreprises multinationales se lancent dans une course au prix le plus bas pour résoudre l’impasse, il s’agira d’un gain apparent durement atteint, au détriment d’une paysannerie affaiblie, littéralement étouffée par les intérêts corporatistes.

L’alimentation est un droit inaliénable. Il nous apparaît ainsi évident que les gouvernements doivent mettre en place des politiques qui permettront l’émergence de marchés de proximité à un prix abordable pour toutes et tous, en accordant par exemple un revenu minimum garanti aux paysannes et paysans. Et cette souveraineté alimentaire ne pourra être atteinte qu’avec l’agroécologie paysanne comme mécanisme de transformation sociale.

Gabriel Leblanc, coordonnateur du Comité international de l’Union paysanne, avec la collaboration de ses membres

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