Extrême droite

Retour de la violence en Grèce avec le parti Aube dorée

En Europe, les mouvements d'extrême droite se font de plus en plus présents, revendiquant même des actes de violence.
Photo: Ggia

Après une période de relative accalmie, les sympathisants d’Aube dorée, le parti politique grec d’extrême droite, multiplient à nouveau les actes de violence. Leurs cibles préférées restent les mêmes : les migrant-es et les groupes de gauche.

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Il y a quelques années, lorsque Yonous Muhammadi s’est fait tabasser par d’étranges individus alors qu’il donnait des cours de grec à des enfants d’immigré-es, il n’était qu’une victime parmi des centaines : «En 2010 et 2011, des migrant-es étaient ciblés tous les jours par des attaques», se rappelle celui qui est aujourd’hui président du Greek Forum of Refugees. «C’était une manière pour Aube dorée de se faire connaître.» Des faits que confirme Petros Constantinou, directeur de la campagne de lutte contre le racisme et le fascisme Keerfa : «De 2010 à 2013, il y a eu des centaines d’attaques contre des migrant-es, mais aussi des activistes de gauche, des Roms, des membres de la communauté LGBT…»

Rémy Bourdillon

L’assassinat, en septembre 2013, du rappeur antifasciste Pávlos Fýssas, alias Killah P, par un membre d’Aube dorée, est à l’origine d’un procès qui a permis de ramener le calme pendant quelque temps : depuis maintenant trois ans, 69 élus et cadres de ce parti d’extrême droite sont jugés pour appartenance à une organisation criminelle.

Mais crier victoire trop vite serait une erreur. Car dans les derniers mois, les événements violents se sont à nouveau multipliés en Grèce. La liste (non exhaustive) donne froid dans le dos :

  • Novembre 2017 : agression d’une avocate de la partie civile au procès d’Aube dorée, près du tribunal d’Athènes.

  • Le même mois, toujours à Athènes, attaque (vitre brisée) contre le logement d’une famille de réfugiés afghans, après qu’un de leurs enfants ait été choisi par son école pour porter le drapeau grec lors d’une parade.

  • Décembre 2017 : vague de vandalisme au Pirée (pricipal port d'Athènes) contre des logements de travailleurs agricoles pakistanais.

  • Janvier 2018 : en marge d’une manifestation concernant le nom de la Macédoine (que les nationalistes grecs refusent au pays qui l’a adopté) à Thessalonique, attaque au cocktail Molotov du squat Libertatia, réduit en cendres.

  • Février 2018 : attaque contre le centre social Favela du Pirée par une dizaine d’hommes casqués, au cours de laquelle cinq personnes sont blessées, incluant l’avocate de la famille de Pávlos Fýssas.

  • Mars 2018 : saccage d’un centre communautaire afghan d’Athènes.

Que se passe-t-il donc au pays de la démocratie? De l’avis de Yonous Muhammadi, il y a une contamination venant du reste de l’Europe. «Ils [les militant-es d’Aube dorée] voient ce qu'il se passe ailleurs, avec la montée de partis d’extrême droite en Hongrie, en Italie, en Autriche. À l’approche des élections de 2019, cela les encourage à faire parler d’eux.» Mais pour ce médecin d’origine afghane, la faute est aussi imputable à des médias complaisants : «Il y a un discours de haine que nous voyons aujourd’hui clairement, qui n’existait pas avant. Pas plus tard qu’hier, j’ai participé à un débat avec des journalistes qui établissaient un lien clair entre la criminalité et l’afflux de migrant-es. Et le discours politique a tendance à suivre.»

«Il y a un discours de haine que nous voyons aujourd’hui clairement, qui n’existait pas avant. Pas plus tard qu’hier, j’ai participé à un débat avec des journalistes qui établissaient un lien clair entre la criminalité et l’afflux de migrant-es. Et le discours politique a tendance à suivre.»

Les politiques d’austérité ont aussi fait mal, rappelle-t-il : «N’oublions pas que la Grèce vit une situation très difficile. Dans un même immeuble, on peut trouver des réfugié-es qui bénéficient de programmes de l’Union européenne, et juste en dessous, une famille grecque qui n’a pas l’électricité… C’est du pain bénit pour l’extrême droite!»

Rémy Bourdillon

Pour des raisons de sécurité, le Greek Forum of Refugees ne possède pas d’enseigne voyante. Juste une sonnette au pied d’un immeuble d’Exarchia, un quartier central d’Athènes. Avec ses squats anarchistes, ses librairies de gauche et ses cafés par dizaines, Exarchia est réputé sympathique aux réfugié-es. Ces derniers (en grande majorité des hommes) sont présents en grand nombre dans ses rues, profitant du fait qu’Aube dorée n’ose pas s’y aventurer, et que la police s’y fasse rare. «Sans dire que les anarchistes sont les sauveurs des migrant-es, il est évident que les squats représentent une grande aide dans la situation actuelle», dit M. Muhammadi. La tendance des groupes de gauche à être solidaire avec les migrant-es explique la virulence des néonazis à leur égard : attaquer un squat, c’est en quelque sorte faire coup double…

La tendance des groupes de gauche à être solidaire avec les migrant-es explique la virulence des néonazis à leur égard : attaquer un squat, c’est en quelque sorte faire coup double…

De moins en moins d’impunité

D’après Al-Jazeera, le nombre de crimes haineux enregistrés par la police est passé de 48 en 2016 à 133 en 2017. Un nombre très faible pour M. Muhammadi : «Il n’y a pas de sensibilisation sur le sujet. Les migrant-es eux-mêmes ne savent pas qu’ils devraient porter plainte. La Grèce est leur pays d’entrée en Europe. En Afghanistan, en Syrie ou en Turquie, ils ont connu la violence, alors une attaque de plus… Et puis, comment iraient-ils se plaindre s’ils n’ont pas de papiers et ne parlent pas la langue?» Sans compter le fait qu’Aube dorée a longtemps bénéficié d’une certaine protection de la part des autorités : «Lorsque je suis allé voir la police après avoir été agressé, on m’a dit que si je portais plainte, on me placerait dans un centre de détention!», affirme-t-il.

Le temps de l’impunité semble pourtant révolu : «La plupart des enquêtes concernant les dernières attaques ont débouché sur l’identification des coupables», explique Petros Constantinou. Sans surprise, il s’agit de sympathisants d’Aube dorée, parfois organisés en milices aux noms ronflants comme Combat 18 Hellas ou Crypteia. Pour le militant antifasciste, c’est la mobilisation sociale qui a mené à de tels résultats : «À chaque attaque contre des migrant-es, nous organisons des manifestations dans le quartier concerné. Chaque fois qu’ils ouvrent un bureau quelque part, il y a une manifestation. Les syndicats d’enseignants se sont fortement opposés quand ils ont essayé de recruter des jeunes dans les écoles. Notre stratégie a été de les isoler, et maintenant nous sommes assez nombreux pour exiger du gouvernement et de la police qu’ils les punissent.»

C’est cette stratégie qu’il conseille à ceux qui se battent contre l’extrême droite partout dans le monde : «Pour nous, il a toujours été hors de question de créer des groupes qui s’en prennent physiquement à eux; nous pensons que c’est une mauvaise tactique.» Deux militants d’Aube dorée ont en effet été assassinés en 2013, ce qui a offert deux martyrs au parti et lui a permis de poursuivre sa progression…

«Pour nous, il a toujours été hors de question de créer des groupes qui s’en prennent physiquement à eux; nous pensons que c’est une mauvaise tactique.» Deux militants d’Aube dorée ont en effet été assassinés en 2013, ce qui a offert deux martyrs au parti et lui a permis de poursuivre sa progression…

«Il est important de ne pas cesser de parler contre Aube dorée, car leur cible, ce ne sont pas les migrant-es, mais la démocratie», abonde Yonous Muhammadi. Pour l’instant cependant, la démocratie représentative grecque ne montre pas de signes d’isolement du parti d’extrême droite. Après avoir réussi à entrer au Parlement avec 21 députés en 2012, il en possède aujourd’hui 18, qui en font la troisième force politique du pays. Les élections de 2019 en diront plus long sur sa capacité à s’ancrer durablement dans le paysage politique grec. D’ici là, Aube dorée pourrait continuer à remplir la colonne des faits divers.

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