Drame à Toronto

Le terrorisme et son reflet

Terrorisme, capitalisme, individualisme; un mélange qui mène parfois à des actes irréparables.
Photo: Inconnu

L’assassin ayant sévi à Toronto cette semaine sera sans doute considéré comme un «monstre». Dans l’espace médiatique, la violence terroriste semble toujours causée par l’Autre: l’islamiste, extérieur à l’Occident, ou le fou, extérieur à la Raison. Ce n’est pas pour rien que l’antiféminisme du tueur de Toronto crée un certain malaise.

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Le terrorisme n’est pourtant pas un phénomène séparé de l’humanité, il n’est pas le résultat de l’action de non-humains étrangers à notre monde. Ce refus généralisé de penser cette violence extrême ne contribue qu’au ressentiment et à la haine. Il n’est bon que pour la propagande de guerre. Au creux de notre société, il existe pourtant, et c’est inévitable, des indices nous permettant de la saisir.

Certains se drapent sous la nation, d’autres veulent sauver la race blanche ou mener une guerre sainte… Le tueur Toronto en voulait aux femmes : «La révolution des célibataires involontaires a déjà commencé», affirmait-il sur les réseaux sociaux avant de passer à l’acte. Il en était de même du tueur de la polytechnique, qui voulait «envoyer Ad Padres les féministes». Mais ce qui les lie entre eux, c’est le ressentiment face à un monde qui leur échappe, un monde sans qualité propre, un monde conçu comme un instrument au fonctionnement défectueux.

Logique marchande

Comme le souligne le philosophe Anselm Jappe, la Marchandise est un phénomène social total englobant l’ensemble de la vie, et non seulement l’économie. C’est à sa logique d’accumulation infinie que nous soumettons nos corps et nos esprits. Elle affirme que tous nos désirs réclament d’être transfigurés en jouissance. Maigrir, changer de visage, être unique, avoir de nouveaux seins, trouver l’amour, vivre dans le confort, faire la guerre, être un héros : tout cela est possible.

L’argent aplatit le réel afin de rendre tout quantifiable : une pomme, une femme ou une arme à feu se distinguent par le prix; leurs qualités doivent être effacées. Plus rien ne les distingue, il ne reste une quantité massive de Marchandise à échanger et à consumer. Les sites de rencontres vendent l’amour, les sites pornos du sexe, les agences de voyages du repos, les agents d’assurance de la sécurité, et «pour tout le reste, il y a Mastercard». Pas plus que l’accumulation d’argent, les désirs ne doivent plus avoir de frein.

L’argent aplatit le réel afin de rendre tout quantifiable : une pomme, une femme ou une arme à feu se distinguent par le prix; leurs qualités doivent être effacées.

Enfance

Cette société maintient l’humanité dans l’enfance. Collée au sein de la mère que l’on considère comme le prolongement de nous-mêmes, nous considérons que le monde nous appartient et qu’il est plus ou moins un jouet à notre service. Comme Narcisse refusant de voir son reflet comme une preuve qu’il n’est pas le monde dans sa totalité, l’individu moderne «cherche la perfection» (Chanel) et sait «qu’il le vaut bien» (L’Oréal).

La concurrence, l’égoïsme, le cynisme, le manque d’empathie et l’avarice sont des valeurs essentielles au fonctionnement de cette société. Ce n’est pas pour rien que les pervers narcissiques ont du succès. Les études le prouvent : ils sont surreprésentés dans la grande entreprise et des hautes sphères de l’État — il n’y a qu’à penser aux versions hardcores de ce phénomène incarnées par Donald Trump ou Star Académie, sans oublier les réseaux sociaux. En fait, le narcissisme est désormais tellement répandu qu’il n’est même plus considéré comme une pathologie par de nombreux chercheurs… Il serait dominant, et donc «normal».

En fait, le narcissisme est désormais tellement répandu qu’il n’est même plus considéré comme une pathologie par de nombreux chercheurs… Il serait dominant, et donc «normal».

Cette logique brise les individus en deux. Il ne suffit évidemment pas de «juste le faire» (Nike) ou de «penser différemment» (Apple) pour arriver au succès. La jouissance infinie est simplement impossible. Le monde est monde par les limites qu’il nous impose. Non seulement les promesses de bonheur instantané sont fausses, c’est également la seule personne, individualisme oblige, qui est considérée comme l’unique responsable de son insatisfaction. D’un côté, on promet mer et monde à l’individu; de l’autre, il est isolé et considéré comme seul coupable de son sort.

D’un côté, on promet mer et monde à l’individu; de l’autre, il est isolé et considéré comme seul coupable de son sort.

Le profil parfait

Les tueurs de masse répondent généralement au même profil : ils rencontrent des difficultés professionnelles, scolaires ou sociales; ils sont isolés, solitaires et sans ressources; ils adhèrent aux théories du complot portées par la droite radicale; ils préméditent leur geste, qui inclut généralement leur propre mort; etc.

Au cœur de ces actes extrêmes se trouve toujours la volonté d’être reconnu, de se faire voir sur les écrans de télé dans une espèce de télé-réalité tout aussi populaire que cruelle. Tous ces tueurs tiennent à se faire connaître. Commentant l’assassinat d’un homme noir à New York, un procureur affirme que le tueur «… a choisi Midtown pour scène de crime, car Manhattan est la capitale médiatique du monde…» Tous les tueurs veulent laisser leur marque dans l’histoire. Ils se filment et écrivent des textes justifiant leurs actes.

Face au mur du réel, l’enfant-héros mutilé par l’âge adulte se fâche : le tueur de Stockholm se considérait comme le «commandeur d’un nouvel ordre templier»; les militants d’extrême droite se dotent de noms de guerriers médiévaux et le romantisme morbide charrié par le slogan «Le sang et la terre» n’échappe à personne. Pour sa part, le tueur de Québec s’exprimait ainsi : «Au moins, pendant les derniers instants de ma vie, j’allais être comme Dieu. J’allais décider de la vie ou de la mort... Après m’être fait écœurer, une fois dans ma vie, c’est moi qui aurais le gros bout du bâton».

Et il ajoutait ce qui pourrait bien devenir le prochain slogan publicitaire à la mode : «Après m’être senti insignifiant, je ne le serai plus».

Pour aller plus loin :
Anselm Jappe, La société autophage, Paris: La Découverte, 2018.
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