Bâtiment 7

Arriver à tout ce qui peut se construire

Ce texte est publié dans le cadre de l’événement La Grande Transition - Préparer la société après le capitalisme, qui aura lieu du 17 au 20 mai 2018 à Montréal.
Anna Kruzynski

Qui aurait pu y croire vraiment ? Les portes du Bâtiment 7 se sont enfin ouvertes le 7 mai dernier, marqué par une coupure officielle des chaînes (plutôt que du ruban) qui aura eu lieu deux jours auparavant, entre allié-es.

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Ces dates phares, 5 mai et 7 mai 2018, marquent un point culminant et un tournant. Un point culminant, car l’organisme responsable du projet, le 7 À NOUS, consacre ainsi dix années de lutte, de développement et d’organisation collective. Un tournant, car rien n’est terminé et que tout commence, tout suit, en fait, son chemin d’apprentissages et d’appropriation.

Mais pourquoi autant de soulagement et de fierté, d’intensité et de mots? C’est que l’ouverture du Bâtiment 7 se campe dans une histoire particulière, presque magique, où une communauté gagne quelque chose de significatif de par sa mobilisation et sa ténacité. Quinze ans après qu’un premier drapeau citoyen fut planté en 2003, treize années après la lutte contre le projet de Casino et de Centre de foires internationales, neuf ans après un squat pour un autre bâtiment, six ans après la signature de l’Accord de développement sur les Terrains du CN et un an presque jour pour jour après la remise des clés, il est presque incroyable que tous ces jalons-épreuves aient été traversés pour une petite communauté de gens pour la plupart non-rémunérés, qui n’ont eu que la richesse d’y croire envers et contre tout.

Une lutte collective

Outre par ce passé de luttes (un mot pas très populaire en 2018), l’histoire du Bâtiment 7 est aussi particulière, car elle illustre comment on peut collectivement s’organiser pour développer un projet d’envergure. Ce que nous constatons, c’est que plusieurs grands projets s’attachent à faire des choses pour la communauté (ce qui est louable, et utile). Au Bâtiment 7 toutefois, nous affirmons plutôt que nous sommes la communauté, des gens attachés à leur milieu, en quête de soleil et de sens, de travail et d’inspiration. Heureusement, en chemin, nous avons rencontré de nombreux allié-es et nous avons pu apprendre à faire des fichiers Excel à 50 onglets, à négocier un contrat d’architecture et à communiquer tout ça de mieux en mieux. Mais pour ce faire, nous ne nous sommes pas désappris : nous avons cherché à bâtir chacun des projets par les forces vives du quartier et d’autres complices, plutôt qu’à investir dans une étude de marché sur le segment X du marché Y; nous n’avons pas cherché à maquiller notre projet de mots-clés innovants et créatifs et nous n’avons jamais cessé de parler de notre projet politique.

Outre par ce passé de luttes (un mot pas très populaire en 2018), l’histoire du Bâtiment 7 est aussi particulière, car elle illustre comment on peut collectivement s’organiser pour développer un projet d’envergure.

Notre projet est multiforme, comme la vie, et basé sur notre possibilité de faire, ensemble, quelque chose de plus grand que la somme de ses parties. Une centaine de personnes s’y impliquent, pour la plupart de façon bénévole. Une structure décisionnelle profondément démocratique est aussi en train de voir le jour, travaillée dans le Cercle Démocratie où réfléchissent ensemble des femmes de la Pointe, de plusieurs générations, avec un fort bagage en organisation collective. D’autres cercles travaillent pour l’accessibilité à tous les niveaux et le renforcement permanent de l’ancrage quartier. Une portion du chantier fut gérée par le 7 À NOUS à titre de constructeur-propriétaire, ce qui a pu nous permettre d’engager nos travailleurs et travailleuses (un chantier paritaire!) et de mobiliser une cinquantaine de bénévoles. En termes de financement, nous avons également émis des obligations communautaires, des prêts par la communauté sans intermédiaire, pour un total de 75 000 $. Dans d’autres milieux, on nommerait tout cela des « innovations ». Pour notre part, nous pensons qu’il serait temps de trouver un verbe alternatif pour mieux qualifier cette fougue de tout vouloir embrasser dans notre grand, très grand désir de transformation (mais on n’a pas trouvé encore).

Notre projet est multiforme, comme la vie, et basé sur notre possibilité de faire, ensemble, quelque chose de plus grand que la somme de ses parties.

D'autres projets pour la suite

4,2 millions de dollars et de nombreux autres enjeux plus tard, ce sont treize projets, sur 20 000 pieds carrés, qui démarrent au courant du mois. Dans notre désert du sud de la Pointe, on y a enfin une épicerie, avec le projet autogéré du Détour, ainsi que les Sans-Taverne, un bar-brasserie-coop ouvert aux familles (dont les nôtres). Au deuxième étage on y trouve Press Start, une arcade coop par et pour les 14-21, l’École d’Art de Pointe-Saint-Charles et la Coulée, coop versée dans la fonte artisanale et le travail du métal. Un peu partout sur les deux étages sont installés des ateliers collaboratifs, ceux de mécanique, vélo, bois, sérigraphie, céramique, coworking, impression numérique et chambre noire. À cela, ses forces vives ont aussi choisi d’aménager des espaces communs, telles une salle polyvalente, une salle de lavage, une cuisinette et une douche. À l’extérieur, la terrasse est construite et les ruchers s’en viennent dans un terrain autrement pas mal en chantier. C’est un cycle de vie, de travail, de production et de générations que nous travaillons à implanter ici, dans notre bout du monde, au lieu même des ruines ferroviaires qui ont marqué notre histoire montréalaise.

4,2 millions de dollars et de nombreux autres enjeux plus tard, ce sont treize projets, sur 20 000 pieds carrés, qui démarrent au courant du mois.

Cette histoire fait du bien, mais elle n’est pas terminée : il reste encore 70 000 pieds carrés à convertir et à habiter au Bâtiment 7. À terme, nous voyons des chevaux et des fours à pain, le projet du CPE et celui de la Maison de Naissances, des serres et un marché, de la récupération tous azimuts et une vraie économie alternative, capable de nourrir son monde. Il y a aussi tous les lots extérieurs, pour la plupart publics, sur lesquels nous avons visions et projets, tel celui d’une Ruelle verte et bleue pour mieux gérer nos eaux pluviales. Il y a finalement deux lots privés situés à douze mètres de distance où il y aurait d’autres imaginaires à cultiver face au projet d’une soixantaine de condos qui y sont destinés.

Arriver à tout ce qui peut se construire, ensemble. Au fond de nos cœurs et dans chacun de nos quartiers, avons-nous vraiment envie d’autre chose?

Judith Cayer, militante et chargée de projets.

Résidente de Pointe-Saint-Charles depuis 15 ans, Judith Cayer a participé à la fondation du Centre social autogéré en 2007 et du Collectif 7 à nous en 2009. Après avoir milité ardemment pour la cession du Bâtiment 7 à la communauté, elle est devenue chargée de projet au 7 à nous et travaille à la conversion de cet ancien bâtiment ferroviaire en fabrique d’autonomie collective.
Judith Cayer participera au panel Réappropriation à grande échelle : le cas du Bâtiment 7 et la coopérative des jeunes Press Start, le dimanche 20 mai à 9 h 30.
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