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À quoi sert l’innovation sociale ?

L’heure est à la célébration de l’innovation sociale. Elle a désormais sa Maison à Montréal (MIS). Les universités lui consacrent des cours et des programmes. Les fondations privées y investissent de l’argent. Une jeunesse généreuse l’envisage comme un moyen de faire le bien tout en gagnant sa vie. Mais de quoi s’agit-il au juste ?

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Même la MIS ne se risque pas à en proposer une définition. Celles qui circulent sont étrangement floues. «L’innovation sociale est une intervention initiée par des acteurs sociaux, pour répondre à une aspiration, subvenir à un besoin, apporter une solution ou profiter d'une opportunité d'action afin de modifier des relations sociales, de transformer un cadre d'action ou de proposer de nouvelles orientations culturelles», nous dit par exemple le Centre de recherche sur les innovations sociales CRISES, premier collectif universitaire à en avoir fait la promotion.

Pour commencer à comprendre de quoi il retourne, il faut souligner que la notion d’innovation sociale émerge dans le courant des années 1980 et ne connaît un véritable succès que depuis la crise économique de 2008. Elle est donc contemporaine du virage néolibéral des États occidentaux et s’impose dans la foulée des politiques d’austérité adoptées par ces États. Comment ne pas y voir l’un des symptômes du passage d’un régime d’État-providence à un régime d’Entreprise-providence?

Dans cette perspective, il faut comprendre l’innovation sociale d’abord comme un mot d’ordre, que nous adressent en chœur la classe bourgeoise et son fidèle comité de gestion, l’État : «débrouillez-vous avec vos problèmes, et nous aiderons les plus méritants!» Le «jeu» qui nous est ainsi proposé doit toutefois respecter deux règles, deux principes fondamentaux du capitalisme : la mise en concurrence et l’innovation permanente.

C’est ainsi que tend à se constituer un espace de lutte entre toutes sortes d’initiatives privées à «vocation sociale», certaines anciennes, telles que des organismes communautaires ou des coopératives, d’autres toutes neuves, lancées par de fringants «entrepreneurs sociaux». L’enjeu de cette lutte est l’accumulation d’une forme spécifique de capital symbolique, que l’on pourrait appeler le «capital de bienfaisance».

C’est ainsi que tend à se constituer un espace de lutte entre toutes sortes d’initiatives privées à «vocation sociale», certaines anciennes, telles que des organismes communautaires ou des coopératives, d’autres toutes neuves, lancées par de fringants «entrepreneurs sociaux».

Ces initiatives doivent avant tout apporter la preuve qu’elles contribuent d’une manière originale à résoudre des problèmes causés essentiellement par le capitalisme (ses «externalités négatives» comme disent pudiquement les économistes) et dont l’État ne veut plus ou ne veut pas s’occuper directement. C’est à cette condition qu’elles obtiendront les moyens (financements, collaborations, etc.) d’exister et éventuellement de se développer.

Cette lutte profite-t-elle à celles et ceux qu’elle est censée aider?

Pour une part sans doute, au moins à court terme. Tout soulagement, même provisoire, apporté aux victimes collatérales de l’accumulation capitaliste ne peut qu’être salué. Ce qui est certain, c’est que ce jeu est très profitable aux pouvoirs en place. L’État s’achète ainsi à bas prix de la paix sociale, tandis que la classe d’affaires y place une fraction de ses capitaux excédentaires (via les fondations privées notamment) en échange de «bonne conscience», de déductions fiscales et parfois même de gains financiers.

Ces profits sont le fruit d’une forme d’exploitation perverse, dont n’ont pas toujours conscience celles et ceux qui la subissent. Les acteurs et actrices de «l’innovation sociale», souvent très scolarisés, constituent en effet une main d’œuvre prête à supporter la précarité et les salaires médiocres (ou même l’absence de salaire) en contrepartie d’un «travail qui a du sens» et de la promesse d’œuvrer à la «transformation sociale». Une véritable aubaine pour le capitalisme!

Et pendant ce temps, les paradis fiscaux continuent de se remplir, les inégalités de se creuser, les milieux de vie de se dégrader. Pour ne pas s’épuiser à jouer simplement les pompiers ou les infirmières d’urgence, les «innovateurs sociaux» auraient grand intérêt à concevoir clairement leurs projets dans la perspective d’une sortie du capitalisme, en les articulant à d’autres formes d’action politique visant le même objectif.

Pour ne pas s’épuiser à jouer simplement les pompiers ou les infirmières d’urgence, les «innovateurs sociaux» auraient grand intérêt à concevoir clairement leurs projets dans la perspective d’une sortie du capitalisme, en les articulant à d’autres formes d’action politique visant le même objectif.

Sans cela, ils risquent au bout du compte de n’être que les idiots utiles - ou la béquille - du système qu’ils prétendent vouloir changer.


Yves-Marie Abraham, professeur agrégé, HEC Montréal


La Grande Transition. Préparer la société après le capitalisme.
Conférence internationale du 17 au 20 mai à l’UQAM.
Programmation et billets : https://thegreattransition.net/fr/accueil/

Yves-Marie Abraham participera au panel Entreprises et organisations profondément démocratiques Samedi 19 mai à 9:30, ainsi qu’au panel Débat: La gauche et l’urgence écologique: quelles voie emprunter?, Samedi 19 mai à 11:30.

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