Psychologie

Comment le concept d’aliénation parentale protège-t-il les droits des pères violents

Entrevue avec la psychologue belge Marie Denis
Photo: Igor Ovsyannykov

Plus de sept mois après l’affaire Weinstein et la déferlante #MeToo qui en a suivie, il est tant d’élargir la discussion sur l’ensemble des violences faites aux femmes. Si, chaque année, quatre millions d’Européennes qui vivent de la violence sexuelle, ce sont 13 millions qui vivent de la violence physique. La violence conjugale est la première cause de mortalité des femmes dans le monde.

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En Belgique francophone seulement, près de 480 plaintes pour violences conjugales sont enregistrées chaque mois. Or, 70% des victimes sont parents, ce qui veut dire qu’un nombre élevé d’enfants sont témoins de ces violences. Selon la psychologue Marie Denis, cela aurait des effets dévastateurs sur leur développement psychologique. S’il semblerait logique d’éloigner les enfants des conjoints violents, la rhétorique du syndrome d’aliénation parentale (SAP) permet désormais à ces derniers de faire valoir leurs droits parentaux, souvent au détriment des victimes.

Le 25 avril dernier, c’était la Journée internationale de sensibilisation à l’aliénation parentale. Qu’est-ce que c’est l’aliénation parentale et d’où vient le concept?

M. D.: L’aliénation parentale, c’est une théorie inventée par le psychologue et psychiatre Richard A. Gardner dans les années 80. Gardner était un personnage très controversé. Comme le rapporte la chercheuse Mélissa Blais, il affirmait que la passivité des femmes et l’agressivité des hommes étaient programmés génétiquement. Il était également d’avis que les hommes avaient une libido plus forte afin d’assurer la survie de l’espèce humaine.

De plus, il jugeait que la société avait une réaction excessive par rapport à la pédophilie, alors que des enfants sexualisés de façon précoce pouvaient transmettre leur patrimoine génétique de façon efficace. Finalement, il disait que les femmes avaient une empreinte cérébrale traumatique qui faisait que les filles accusaient faussement le père d’abus sexuels. Selon lui, les risques de fausses allégations étaient donc très élevés.

En cas de séparation particulièrement, les ex-conjoints pouvaient être tentés de se critiquer l’un l’autre. Lorsqu’un enfant en venait à croire ces critiques, c’est là qu’il y avait aliénation parentale selon Gardner. Il affirmait que les fausses allégations de violence sexuelle ou physique s’inscrivaient dans ce processus. Elles pouvaient même être encouragées par la mère qui, animée par un désir de vengeance, les utilisait pour obtenir la garde de l’enfant et une pension alimentaire. C’est le mythe de la mère aliénante et de l’enfant menteur.

Les fausses allégations de violence conjugale sont-elles communes?

M. D.: Ce concept de fausses allégations revient systématiquement à des moments clés en France, quand ça arrange bien les agresseurs. Une étude américaine de Rumney (2006) les estime entre 3 et 8%. Une autre étude canadienne de Trocmé (2005) suggère 6% pour les violences sexuelles commises sur les enfants. Ces fausses allégations sont surtout le fait de voisins et des parents qui n’ont pas la garde de l’enfant. En revanche, selon la psychiatre Muriel Salmona, les amnésies traumatiques sont fréquentes et les souvenirs retrouvés doivent être pris en considération par les professionnels de la santé et de la justice.

Ce concept de fausses allégations revient systématiquement à des moments clés en France, quand ça arrange bien les agresseurs.

Pourquoi la théorie du SAP a-t-elle été promue malgré ses évidentes lacunes?

M. D.: Toujours selon Mélissa Blais, le SAP a été remis de l’avant aux États-Unis dans les années 90 à un moment où la magistrature cherchait à comprendre la tactique du père violent qui dénigrait la mère. Le SAP, c’est une façon de ne pas se positionner par rapport à un parent qui a des comportements d’abus – bien souvent les pères – et pour punir les personnes qui dénoncent – bien souvent les mères. C’est une arme pour détruire le parent protecteur et pour l’empêcher de parler, voire le punir et se venger.

Pensez-vous que la théorie puisse avoir évolué depuis Gardner?

M. D.: Ce qu’on constate dans la pratique, c’est qu’elle vient invisibiliser les violences conjugales et soumettre la mère et les enfants à l’autorité toute puissante du père. J’ai discuté avec une maman québécoise qui vit actuellement dans une situation où elle est prise dans un cas de violence post-séparation. Elle est persuadée que le papa a abusé les enfants sexuellement. La DPJ est rentrée dans le dossier et les intervenants qui la suivent sont pro-SAP.

Ce qu’on constate dans la pratique, c’est qu’elle vient invisibiliser les violences conjugales et soumettre la mère et les enfants à l’autorité toute puissante du père.

Cette maman est désormais suivie par une travailleuse sociale qui lui tient des propos du genre: «Vous êtes une femme très forte et lui voulait une femme soumise, c’est pour ça que ça n’a pas marché.» Elle décrit là la base de la violence conjugale, qui est la domination de la femme, et elle trouve que c’est normal. Pire que ça, elle retourne même contre cette maman son passé de femme violentée en lui disant: «Vous ne savez pas faire confiance à un homme, c’est ce qui le met en colère.» Tous les comportements du père sont excusés.

D’ailleurs, celui-ci veut contrôler les dépenses de son ex-conjointe. Dès qu’elle achète des vêtements, il faut qu’elle lui dise quoi, en quelle quantité et combien elle a payé. Si elle refuse, il menace de demander la garde complète en utilisant l’aliénation parentale. Donc, ils savent qu’ils ont le gros bout du bâton et ils s’en servent pour faire du chantage et récupérer un contrôle total sur la femme. Ce concept-là permet un retour du modèle traditionnel de la famille où c’est l’homme qui décide, qui contrôle et qui impose ses choix. Ça renforce donc les droits des pères violents et participe à entretenir une confusion indue entre le conflit et la violence conjugale. Cet exemple montre bien que l’application de la théorie du SAP ne marche pas.

Dans une entrevue diffusée à TVA à l’occasion de Journée internationale de sensibilisation à l’aliénation parentale, on entendait: «Un parent qui a été blessé par son ancien conjoint doit absolument faire la part des choses et retenir que la priorité c’est que c’est d’abord et avant tout le parent de son enfant.» Que pensez-vous d’une telle affirmation?

M. D.: Ce serait adapté en cas de conflit, mais pas dans des situations de violence conjugale. À partir du moment où il y a une dynamique de violence dans une famille, l’enfant est pris dedans. Ce n’est pas parce que les enfants ne voient rien qu’ils ne sentent rien. Il est faux d’affirmer qu’un conjoint violent peut être un bon parent. Considérer que «la priorité c’est d’abord et avant tout le lien entre le parent violent et son enfant», c’est nier l’enfant et son droit à son intégrité physique et psychologique.

Comment est-ce que la théorie du SAP a influencé la législation en Belgique?

M. D.: La commission parlementaire chargée d’étudier la question sur l’hébergement égalitaire en 2006 cite au moins à 11 reprises le SAP et Gardner. En d’autres mots, ils ont accordé beaucoup de poids à une théorie invalide, écrite pour un chercheur qui avait un biais pro-pédophile. Cette loi n’est pas adaptée au contexte puisque, dans la plupart des séparations, les parents arrivent à s’entendre. C’est seulement lorsqu’il subsiste un problème, notamment en cas de violences conjugales, que l’on passe devant les juges du tribunal de la famille qui vont alors appliquer la garde partagée par défaut. Et la garde partagée, dans un contexte de violence conjugale, c’est une catastrophe.

Pensez-vous que la crédibilité dont jouit la théorie du SAP reflète le pouvoir social de la personne qui l’a émise?

M. D.: Quelque chose qui ressort dans les différentes recherches que j’ai menées c’est le mépris vis-à-vis de la parole des femmes. Ça revient dans tous les témoignages, peu importe à qui elles ont à faire au sein des institutions. On ne les croit pas. Les hommes, eux, sont crus sur parole. J’ai recueilli le témoignage d’une femme qui est allée à la police pour demander de l’aide afin de protéger son fils du père qui avait des activités criminelles. On ne l’a pas écoutée. Mais par contre, cinq ans plus tard, suite à l’ouverture d’une enquête sur cet homme, la police l’a convoquée en tant que témoin. Lorsqu’on avait besoin d’elle, sa parole avait soudainement du crédit…

Quelque chose qui ressort dans les différentes recherches que j’ai menées c’est le mépris vis-à-vis de la parole des femmes. Ça revient dans tous les témoignages, peu importe à qui elles ont à faire au sein des institutions. On ne les croit pas. Les hommes, eux, sont crus sur parole.

À l’inverse, quand un homme raconte n’importe quoi sur une femme, comme dans le témoignage de Emmy, là la police bouge. Elle raconte: «Mon ex a inventé plein d’histoires sur moi, que j’étais une mauvaise mère, que je rentrais à 3h du matin. Et un jour la police est venue chez moi pour vérifier. Ils m’ont interrogée, ils ont regardé mon frigo, ma poubelle, tout, ils ont tout fouillé. Il y avait des traces sur le mur à cause d’un chat qui était rentré par un trou. La police m’a demandé pourquoi c’était sale à cet endroit, j’ai dû leur expliquer que les taches ne partaient pas, même en nettoyant.»

Pensez-vous que les tribunaux puissent s’abstraire d’une culture sexiste lorsqu’ils doivent départager qui dit vrai entre une mère qui accuse un père de violences et un père qui accuse une mère de mensonges?

M. D.: Il faudrait peut-être commencer par reconnaître l’expertise des maisons d’hébergement et de leurs intervenantes parce que ce sont quand même elles qui sont sur le terrain depuis maintenant 40 ans au Québec. Ça vaudrait quand même la peine qu’on se penche sur ce qu’elles ont à dire. Et ensuite oui, c’est tout à fait possible, mais il faut arrêter avec les théories pseudo-scientifiques, parce qu’actuellement, c’est l’irrationnel et la paranoïa qui l’emportent sur la science.

Parce que les violences laissent des traces psychotraumatiques importantes. Parce que les violences, ce n’est pas quelque chose de banal, c’est quelque chose de très grave. Parce que les violences faites aux mères font en sorte qu’elles vont développer des symptômes qui vont devenir des maladies chroniques invalidantes.

Parce que les enfants exposés au stress des violences conjugales, même s’ils ne subissent pas directement la violence, sont victimes de ça parce qu’ils sont pris en otage et instrumentalisés. Ce n’est pas parce qu’ils s’adaptent qu’ils vont bien. Souvent ils n’ont pas le choix que d’intégrer un schéma de soumission et d’abnégation. Ils développent un personnage qui correspond aux attentes du parent violent. Et c’est très grave, parce que ça scinde leur personnalité et les enfants les plus fragiles finissent par développer des problèmes de santé mentale. Les autres s’en sortent, mais en mettant de l’énergie qu’ils ne mettent pas dans des activités pour eux-mêmes.

Parce que les enfants exposés au stress des violences conjugales, même s’ils ne subissent pas directement la violence, sont victimes de ça parce qu’ils sont pris en otage et instrumentalisés. Ce n’est pas parce qu’ils s’adaptent qu’ils vont bien.

En tant que professionnelle, je le dis et je me positionne fermement: les enfants doivent être protégés des parents violents et non écartés des parents protecteurs, comme c’est le cas actuellement avec l’utilisation du SAP.

Marie Denis, détentrice d'une maîtrise en psychologie de l'université de Liège, a travaillé notamment pour le CFFB (Conseil des femmes francophones de Belgique). Ses recherches-actions portent sur les violences faites aux femmes porteuses de handicap, sur la violence post-conjugale ainsi que sur les pratiques d'intervention des professionnels de la sphère psycho-sociale. Afin de visibiliser certains types de violences encore trop méconnus et de développer des moyens d'intervention efficaces, elle a co-fondé en 2018, l'Observatoire francophone des violences faites aux femmes en Belgique.
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