Occupation civile

Le Camp de la Rivière, une occupation qui dérange

La lutte anti-pétrole contre les géants et le mépris de classe
Rémy Bourdillon

En Gaspésie, le Camp de la Rivière, formé de quelques tentes et abris temporaires, se veut le point de convergence des luttes anti-pétrole. Installé depuis le 8 août 2017, il est passé proche de l’éviction mais est assuré de pouvoir poursuivre ses activités jusqu'au 2 octobre de cette année. Ses militant.e.s dénoncent aujourd’hui la proximité du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN) et des pétrolières. Et Alain Deneault a pu voir dans le travail de la justice le même «mépris de classe» qu'il a constaté lors de son procès contre Barrick Gold.

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

Jeudi 7 juin dernier, la Cour supérieure du Québec a renouvelé jusqu’au 2 octobre l’injonction interdisant la tenue d’un camp de formation en désobéissance civile ou «toute autre activité s’y apparentant» au Camp de la Rivière, ce campement installé à une vingtaine de kilomètres de Gaspé, au bord du chemin d’accès aux puits d’exploration Galt 4 et Galt 5 de la compagnie québécoise Junex. L’examen de la demande d’expulsion du camp, formulée par le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles Pierre Moreau, a également été repoussé à la même date. L’occupation du site va donc se poursuivre durant tout l’été… à condition qu’on n’y fasse pas de politique.

la Cour supérieure du Québec a renouvelé jusqu’au 2 octobre l’injonction interdisant la tenue d’un camp de formation en désobéissance civile ou «toute autre activité s’y apparentant» au Camp de la Rivière

Grâce aux donations et à une organisation digne d’un camp scout, le campement a traversé le dur hiver gaspésien sans encombre et semble maintenant faire partie du paysage. De temps en temps, des automobilistes passant sur la route Gaspé-Murdochville font connaître leur animosité en klaxonnant longuement. D’autres voisins, sympathiques à la cause, s’arrêtent : «Je vais faire une course en ville, vous avez besoin de quelque chose?»

Cependant, au retour des beaux jours, les choses se sont corsées : le 18 mai, le ministre Moreau ordonne par voie de communiqué aux «occupants sans droit qui ont pris possession d’une partie du territoire public gaspésien en y faisant une coupe à blanc, de démanteler les installations illégales qu’ils y ont construites et de libérer les lieux dès maintenant.» Trois jours plus tôt, le Camp de la Rivière avait fait connaître son intention de tenir un «camp de formation visant à sortir les producteurs fossiles de la Gaspésie», incluant des «ateliers variés tels que l’escalade industrielle, la planification d’une campagne d’action et la communication non violente». Le 24 mai, cette activité est interdite par une injonction du juge Michel Beaupré.

Camping toléré, politique interdite

Ainsi, ceux qui se proclament «défenseurs du territoire» auraient procédé à une coupe à blanc? Pascal Bergeron, l’un des personnages du Camp de la Rivière, dément une telle accusation : «C’est vrai qu’on est installé sur un site qui a été déboisé… mais de ce qu’on comprend, c’est Junex qui a rasé ce site pour installer sa machinerie! On sait qu’on est sur la limite, donc on s’organise pour que les gestes du quotidien de notre occupation soient légaux.»

Le militant a toujours été persuadé qu’une formation en désobéissance civile était une activité légitime sur les terres publiques : «N’importe qui peut aller sur les terres de la Couronne, installer sa tente sur le bord d’une rivière et repartir après, soutient-il. Ça peut se faire à 1, à 10 ou à 100. Une activité comme un rainbow gathering n’est pas si différente de ce qu’on fait, excepté que notre la nôtre a un caractère éminemment politique et qu’elle conteste l’autorité du ministre sur les terres publiques, par rapport à l’émission de permis d’hydrocarbures.» Cependant, l’article 2 de la Loi sur les terres du domaine de l’État stipule que «le ministre exerce à l’égard des terres du domaine de l’État qui sont sous son autorité les droits et pouvoirs inhérents au droit de propriété». Celui-ci peut donc y faire interdire une activité «simplement parce que ça lui tente», constate Pascal Bergeron.

«Ce n’est pas anodin, martèle M. Bergeron. Ça démontre des liens de proximité entre les hauts gradés du ministère de l’Énergie et les responsables du développement de l’industrie des hydrocarbures au Québec. Ce qu’on comprend de la poursuite qui est intentée contre nous, c’est que Junex ne veut pas avoir le Camp de la Rivière au pied de son site Galt quand ils vont recommencer à forer cet été»

Le trentenaire, qui est aussi porte-parole de l’association écologiste Environnement Vert Plus, n’est pas convaincu que ce soit l’annonce de la formation en désobéissance civile qui ait mis le feu aux poudres : «Une chose que la procureure présente comme un élément déclencheur, c’est des photos qui ont été prises par un ingénieur de Junex et envoyées à la sous-ministre responsable du dossier de l’énergie.» Sur ces photos, le groupe d’occupants érigeait une nouvelle cuisine pour l’été. L’ingénieur en question les a envoyées le 16 mai dans un courriel dont M. Bergeron a obtenu copie, et qu’il signe simplement de son prénom, «Luc». «Ce n’est pas anodin, martèle M. Bergeron. Ça démontre des liens de proximité entre les hauts gradés du ministère de l’Énergie et les responsables du développement de l’industrie des hydrocarbures au Québec. Ce qu’on comprend de la poursuite qui est intentée contre nous, c’est que Junex ne veut pas avoir le Camp de la Rivière au pied de son site Galt quand ils vont recommencer à forer cet été», alors que les nouveaux règlements de la Loi sur les hydrocarbures vont entrer en vigueur.

«Mépris de classe»

La formation en désobéissance civile a finalement eu lieu, mais chez des particuliers ou dans des salles louées. «Il fallait qu’on déménage du camp pour parler de politique… c’était d’un ridicule consommé», soupire le philosophe Alain Deneault, qui a fait quelques interventions au cours de ces journées. Le 1er juin, il s’est rendu au Palais de Justice de Percé afin d’assister à une audience concernant, déjà, le renouvellement de l’injonction. Ce qu’il a vu dans cette salle où le juge Jean-Roch Landry n’était présent que par le biais d’un petit écran de vidéoconférence crachant un son mauvais, parasité par «un grésillement agaçant», l’a consterné.

«Le juge méprisait le fait que Pascal Bergeron veuille se représenter lui-même, comme si c’était une anomalie, alors qu’il a le droit», témoigne le philosophe. Le message sous-jacent était clair, selon son interprétation : «On laisse entendre aux justiciables de ce pays que s’ils n’ont pas les moyens de se payer en avocat, qu’ils n’aillent même pas en cour. C’est l’affaire des juristes, et les citoyens n’ont rien à voir avec le droit : ils sont administrés par le droit.»

Alain Deneault voit dans cette attitude un «mépris de classe» propre au système de justice : «Si on n’a pas des grands avocats qui viennent de grands cabinets, on est méprisés. Alors que si on a ce que dans le milieu on appelle des «princes de la cour», on a un peu plus de marge de manœuvre.» Ce qui n’est pas sans lui rappeler ses propres turpitudes, liées à la publication de son ouvrage Noir Canada : «Parfois, j’ai vu l’avocat de Barrick Gold prendre le contrôle des séances, ce que n’aurait jamais pu faire notre avocat. Ou Pascal Bergeron se faire couper par le juge. Je ne pense pas que le juge aurait coupé son avocat s’il en avait eu un. Il avait tellement hâte qu’il se trouve un avocat… Il veut administrer du droit, il ne veut pas traiter de justice.»

Alain Deneault voit dans cette attitude un «mépris de classe» propre au système de justice : «Si on n’a pas des grands avocats qui viennent de grands cabinets, on est méprisés. Alors que si on a ce que dans le milieu on appelle des «princes de la cour», on a un peu plus de marge de manœuvre.»

Jeudi 7 juin, pour la première fois, un juge s’est présenté en personne pour l’audience de Pascal Bergeron et d’Environnement Vert Plus. Le Camp de la Rivière a survécu, et restera en place «jusqu’à ce que Junex parte», assure Pascal Bergeron. La saga suit son cours.

Poursuivez votre lecture...
Série sur les masques - Partie 2
« Si tout le monde portait des masques, on pourrait rapidement venir à bout de l'épidémie »
André Noël
6 mai 2020
Les ficelles
Épisode 8 - « Les femmes et les enfants d’abord »
6 mai 2020