Racisme Systémique

Les lendemains qui... jazzent

Réflexion suite à l'annulation de la production SLAV
Photo: Felix Mooneeram

Suite à la polémique entourant la tenue de la production SLĀV au Théâtre du Nouveau Monde, le Festival international de Jazz de Montréal (FIJM) a annoncé l’annulation du spectacle. Le metteur en scène Robert Lepage a publié un communiqué sur cette annulation et une lettre ouverte de Betty Bonifassi a été rapportée.

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Ces jours-ci me sont apparus comme d’étranges lendemains chantants. Je les dirais même inconvenants si ça ne faisait pas trop vieillot. À mes yeux, la sortie du FIJM et des artistes demeurait insuffisante puisqu’elle continuait d’euphémiser la question du racisme, que ce soit par malaise ou sur la base d’un universalisme aveugle à la couleur.

Je reste convaincu que ce spectacle était raciste pour des raisons qui n’engagent pas les intentions des artistes ou celles des organisateurs du festival, mais des rapports sociaux entre Blancs et non-Blancs et les institutions culturelles dont une démocratie se dote.

Il y a deux mois, en France, était publié le livre-manifeste Noire n’est pas mon métier (2018, Seuil). Les témoignages des seize actrices afro-descendantes qui le composent montrent que le prétendu métissage de la société française ou encore son universalisme dit «aveugle à la différence» n’empêchent pas que l’industrie culturelle de ce pays soit des plus racistes et sexistes à l’égard des femmes noires. Cela dit, j’aimerais m’arrêter sur deux aspects du débat public au Québec qui continuent d’être problématiques, bien que SLĀV ne soit plus sur les planches du TNM.

«la race, la couleur, le sexe (art. 10)»

Depuis l’annulation du spectacle de Betty Bonifassi et Robert Lepage, l’opinion qui veut que la liberté d’expression soit mise en danger au Québec fleurit. On serait face à un dangereux précédent, les anti-SLĀV seraient passés à côté de l’Universel, mais surtout il n’y aurait pas lieu d’importer des États-Unis une problématique raciale qui serait en tout et pour tout exogène au Québec.

On serait face à un dangereux précédent, les anti-SLĀV seraient passés à côté de l’Universel, mais surtout il n’y aurait pas lieu d’importer des États-Unis une problématique raciale qui serait en tout et pour tout exogène au Québec.

Pourtant, en 1976, l’article 10 de notre charte des droits et libertés de la personne déclarait en premier lieu la race et la couleur comme motifs de discrimination à interdire, et ce avant même de mentionner le sexe. Cette place de premier plan que prennent la race et la couleur parmi les motifs de discrimination interdits par notre quasi constitution donne à croire qu’il y a quarante ans le racisme était un problème qui préoccupait déjà le législateur.

De telle sorte que ce n’est pas la dernière importation anglo-américaine en date. Autrement dit, il n’a pas fallu attendre l’arrivée des cultural studies à l’Université Concordia pour que l’injustice raciale soit considérée comme inadmissible dans les rapports que les individus qui se trouvent dans la province entretiennent entre eux et avec leurs institutions.

Encore heureux, les citoyen.ne.s d’une démocratie sont en droit d’exiger des institutions culturelles qui bénéficient de financements publics tirés de leur contribution fiscale qu’elles ne programment pas de productions racistes. Ces citoyen.ne.s sont aussi en droit d’exiger que ces mêmes institutions ne soient pas racistes.

Le racisme systémique se repère à ses effets et engage des rapports sociaux entre Blancs, non-Blancs et les institutions que ces personnes partagent. La discrimination à l’embauche que peuvent subir les Noir.e.s ou leur sous-représentativité dans les postes de décision au sein d’administrations publiques et privées sont de tels effets. Dans le cas du spectacle de Betty Bonifassi et Robert Lepage, si consensus il y avait parmi les critiques de SLĀV, c’est simplement que la production n’incluait pas (assez) de personnes noires.

Le scandale contre SLĀV n’était donc pas une frénésie 2.0 contre le génie de telle ou tel artiste, puisque dans le fond ce spectacle ne représente que la pointe de l’iceberg. Le racisme systémique est un problème qui engage la société québécoise dans son ensemble

Le milieu des arts et de la culture n’est pas exempt de reproduire des injustices raciales qui sont observées dans les autres secteurs du marché de l’emploi au Québec. Les personnes racisées continuent d’être sous-représentées sur les scènes et à l’écran et tant qu’elles ne seront pas inclues à la vie culturelle québécoise, on sera face à un effet du racisme systémique.

Le scandale contre SLĀV n’était donc pas une frénésie 2.0 contre le génie de telle ou tel artiste, puisque dans le fond ce spectacle ne représente que la pointe de l’iceberg. Le racisme systémique est un problème qui engage la société québécoise dans son ensemble et, il y a à peine un an, les mobilisations pour une consultation publique sur ce dernier n’ont pas eu lieu par hasard.

Témoignages, émotions et rationalité

Malgré ces poncifs d’un cours de sociologie de premier cycle, la couverture médiatique du débat entourant SLĀV est tronquée. Jusque dans les communiqués des institutions impliquées dans ce conflit, les arguments des manifestant.e.s et des personnes, notamment noires, qui ont exprimé leur critique de cette production sont rapportés au mieux comme des témoignages touchants, mais surtout comme l’épanchement de sentiments (colère, indignation, peine). Or, dès le premier texte de Marilou Craft dans les pages d’Urbania en décembre 2017, il était question d’observations sur le discours promotionnel et le processus de création de ce spectacle, c’est-à-dire d’une réflexion rationnelle sur le contexte de cette production artistique.

De plus, la pétition Contre la pièce SLĀV qui a circulé peu après la première du spectacle ne se contentait pas de demander son annulation ou de partager un témoignage : elle énonçait huit requêtes qui engageaient l’une après l’autre les acteurs sociaux impliqués dans le contexte qui fait qu’un spectacle comme SLĀV finisse sur les planches du TNM. Artistes, diffuseurs, producteurs, ministres, subventionnaires publics comme privés et spectateurs étaient tous interpellés à faire quelque chose pour l’inclusion des personnes noires - et pas seulement car il était aussi question de celle des personnes autochtones et de couleur. À chaque point, des mesures concrètes étaient proposées pour une inclusion constructive des personnes racisées en culture afin de contrevenir au racisme qui sévit au Québec.

Un effet observable du racisme systémique comme la sous-représentativité des personnes noires, et racisées en général, dans les médias et la culture ne s’arrête pas avec l’annulation de SLĀV. Il s’arrête éventuellement avec des embauches qui contreviennent à cette sous-représentativité.

Je dirais aussi, plus simplement, qu’on est pas raciste pour la vie. Ou pour parler comme un philosophe de café : ce qui est raciste n’a pas d’essence, mais une existence. Un effet observable du racisme systémique comme la sous-représentativité des personnes noires, et racisées en général, dans les médias et la culture ne s’arrête pas avec l’annulation de SLĀV. Il s’arrête éventuellement avec des embauches qui contreviennent à cette sous-représentativité. Ce sont des initiatives qui contribueront à démanteler le racisme systémique et des mesures appliquées qui régleront concrètement le problème.

Le discours quant à l’incidence du racisme systémique sur les institutions culturelles québécoises n’est pas étranger au discours qui s’attarde à celle du sexisme. Il y a également un besoin de mesures pour une meilleure inclusion des femmes en culture. À ce sujet, une association comme Femmes pour l’équité en théâtre a observé statistiquement sur cinq ans (saisons théâtrales 2012-2013 à 2015-2016) que les femmes demeurent sous-représentées au théâtre avec un écart qui se fixe globalement à 31% en-deçà de la parité pour l’écriture et la mise en scène. Sans oublier que, sur cette période, certains théâtres n’ont engagé que 4% de femmes pour des mises en scène ou même n’ont tout simplement pas représenté de textes d’autrices.

Engager une réflexion sur les institutions culturelles dont une démocratie comme le Québec veut se doter n’appelle pas à la censure : c’est un appel à la justice. Le fait que le FIJM rencontre des membres de la communauté noire la semaine prochaine est un pas dans une direction qui promet. Reste à voir la suite de la marche.

* * *

Toute personne a droit à la reconnaissance et à l’exercice, en pleine égalité, des droits et libertés de la personne, sans distinction, exclusion ou préférence fondée sur la race, la couleur, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état civil, la religion, les convictions politiques, la langue, l’origine ethnique ou nationale ou la condition sociale.
Il y a discrimination lorsqu’une telle distinction, exclusion ou préférence a pour effet de détruire ou de compromettre ce droit (art. 10 de la charte québécoise des droits et libertés de la personne dans sa version de 1977.)
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