Refugié.es

Les papillons n’ont pas de frontières

A travers les Cantons de l’Est avec le #NoBordersCaravan

C’était la fin de semaine de la Fête du Canada. D’un océan à l’autre, des canadiens et canadiennes, de toutes les situations socioéconomiques et géographiques se sont adonnés aux mêmes traditions que chaque année: les barbecues, les défilés, les fins de semaine au chalet. Au Québec, on déménageait. Plusieurs centaines d’immigrant.e.s, ayant enduré un processus de sélection qui dure parfois près d’une décennie, ayant «prouvé» leur bonne santé, leur stabilité financière et leur «mérite» sur des bases économiques ou humanitaires, ont reçu la citoyenneté canadienne.

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Cependant, malgré le discours accueillant du premier ministre Justin Trudeau et ses ministres, des milliers de personnes demandeuses d’asile arrivées au cours de la dernière année n’auront que peu de chances de connaître la sécurité qui vient avec la citoyenneté, pour la simple raison qu’ils fuient vers le Canada à partir des États-Unis, ou des ressortissants de plusieurs pays, notamment l’Haïti, le Nicaragua et le Salvador, auparavant protégés, sont de nouveau exposés à la déportation.

Au Canada, ces personnes se butent contre l’Entente des tiers pays sûrs. Sous les termes de cette entente entre le Canada et les États-Unis qui date de 2004, les personnes demandeuses d’asile sont tenues de présenter leur demande dans le premier pays sûr où ils arrivent. Une personne qui arrive à un poste frontalier canadien ayant déjà présenté une demande d’asile aux États-Unis sera refoulée vers ces derniers. Cependant, si une personne se trouve déjà au Canada au moment de faire une demande d’asile, elle n’est pas touchée par cette entente; elle aura donc droit à une audience, et potentiellement au statut de réfugié. e. Pour cette raison, les personnes traversent à des points non officiels, parfois au péril de leur vie, afin de pouvoir faire leurs demandes à partir du Canada.

Pour souligner la situation précaire des personnes sans-papiers et réclamer l’abolition de l’Entente sur les tiers pays sûrs, une vingtaine de militant.e.s montréalais.e.s, migrant.e.s et non-immigrant.es, jeunes et moins jeunes, ont pris la route ensemble — avec en main une marionnette en forme de papillon et un ensemble de jonglage — pour commencer des conversations sur les droits des personnes sans-papiers dans la région de Hemmingford, en Montérégie, où plusieurs immigrant-es traversent les frontières. Récit.

Vendredi, 29 juin, 9 h 20, Montréal : La foule commence à s’agrandir au lieu de rassemblement en face du Marché Atwater, sous une chaleur de plus en plus accablante. Javiera Araya, du collectif de Solidarité Sans Frontières, déballe un papillon géant fait en papier. «Les papillons, eux, n’ont pas de frontières», explique-t-elle.

10 h 30, dans une camionnette : Eloy Rivas, un chercheur universitaire d’origine mexicaine, son amie Romina Hernandez, trois militants montréalais dans la jeune vingtaine, et moi-même. Eloy met un disque de chansons révolutionnaires zapatistes — reprises de chansons folkloriques qui parlent de justice et d’égalité. «Où es-tu, mon pays de paix, où es-tu, mon pays d’espoir?» Des mots forts pour rappeler l’espoir et la sécurité que les personnes sans-papiers cherchent au péril de leur vie.

24 h 30, devant une épicerie de Coaticook, en Estrie : La gérante accueille notre fanfare en souriant. «Ici, il y a beaucoup de préjugés», dit Sylvain, un musicien de Coaticook. «Chez les Québécois.es » de souche", les gens qui ont moins de moyens s’inquiètent que les [personnes réfugiées] Syriennes reçoivent plus d’avantages qu’eux... mais je sais que ce n’est pas le cas.»

16 h, l’arrivée à Stanstead : Nous érigeons la table, par hasard, en face de deux cafés nommés «Sans Frontières» et «La Vieille Douane.» Jackie, une résidente de Stanstead, veut savoir comment mieux aider les migrant. e. s. En 2015, elle avait fait du bénévolat auprès des migrant.es à Lesbos, en Grèce, épicentre de la première des «crises» migratoires récentes. «Au début, c’étaient juste des individus qui faisaient ce qu’ils pouvaient pour aider [les migrants et migrantes]. Ça m’a montré ce qu’une personne pouvait faire pour contribuer à un monde meilleur. ...je crois en les gens. Vraiment», dit-elle.

17 h 30 : Kader Belaouni se raconte dans un parc à Sutton. Homme d’affaires qui a un handicap visuel, il a quitté l’Algérie dans les années 90 pour s’installer aux États-Unis. Après les attentats du 11 septembre 2001, il a été assujetti au processus de «registration spéciale», comme des milliers d’hommes des pays musulmans. L’expérience a ébranlé Belaouni, qui a décidé de tenter sa chance au Canada; il a dû rester trois ans dans une église à Pointe-Saint-Charles avant de recevoir le statut de réfugié. Il est maintenant citoyen canadien et militant pour les droits des sans-papiers. «Je ne suis pas venu pour l’argent,» dit-il. «Je suis venu pour vivre en paix.»

18 h 30, au Pub Mocador, un des lieux de rassemblement préférés à Sutton : La terrasse est pleine. Ron Gilker, le propriétaire, cause avec ses clients. Depuis plus d’un an, ses clients font des paris sur la date de destitution de Donald Trump. «Il n’est pas très populaire dans notre coin,» ironise Gilker. «On est tellement bénis ici, et qui sommes-nous de dire aux autres qu’ils ne peuvent pas partager nos richesses?», dit-il en parlant de la vague migratoire. «Qu’on les laisse venir!» seconde Eddie Vos, un immigrant néerlandais installé dans les Cantons de l’Est depuis plusieurs décennies, qui prend une bière sur la terrasse. «Dans mon temps, le Canada mettait des pubs dans les journaux aux Pays-Bas pour nous encourager de venir. Les temps ont bien changé!», dit-il.

«Dans mon temps, le Canada mettait des pubs dans les journaux aux Pays-Bas pour nous encourager de venir. Les temps ont bien changé!», dit-il.

20 h : Hisham Shaban, un demandeur d’asile gazaoui, et Patrick Bonneville, un résident de Sutton qui travaille en communication stratégique pour plusieurs ONG, jasent à la tombée du jour. Shaban quitte Gaza en 2010; pendant les dix prochaines années, il traversera la Turquie, Chypre, le Venezuela - un des pays ou les Palestinien.nes peuvent obtenir un visa sans trop de difficultés - le Honduras et le Mexique avant de demander l’asile aux États-Unis, où il est détenu pendant 10 mois avant de voir sa demande rejetée. Il se rend à Windsor, en Ontario, sans savoir que sa demande sera déboutée en raison de l’entente sur les tiers pays sûrs. Après avoir vu un tweet de Justin Trudeau sur l’accueil des réfugié.es, il retente sa chance, cette fois irrégulièrement, à Roxham Road, en plein hiver. Il n’a plus le droit de demander le statut de réfugié, comme sa demande a été déboutée à Windsor, mais comme la bande de Gaza est l’une des zones de guerre vers lesquelles le Canada ne fait pas de déportations, il ne peut pas être expulsé. Il attend une décision sur son droit de séjour pour motifs humanitaires — «c’est ma dernière option», confie-t-il.

9 h 30, samedi : «Les gens veulent aider, mais comment on va financer ça?» s’inquiète Agnès Boisvert, la soixantaine, au marché public de Frelighsburg. «On ne peut pas laisser les gens sans rien.» Une autre femme mentionne que la maison de sa fille a déjà servi de «safe house» dans une région qui a connu des vagues de réfugiés loyalistes, d’esclaves en fuite et de jeunes Américains fuyant la conscription, au fil des siècles. Un politicien local nous demande de quitter les lieux, en prétextant qu’on perturbe le village paisible. C’est le moment de partir.

Un politicien local nous demande de quitter les lieux, en prétextant qu’on perturbe le village paisible. C’est le moment de partir.

18 h 25 : On traverse Lacolle, Hemmingford, Franklin et Hinchinbrooke sans rencontrer grand monde, avant de défiler dans les rues de Huntingdon, en jonglant et en jouant de la musique. «Il y a des gens qui sont inquiets de voir (la migration), mais d’autres demandent comment ils peuvent aider qu’est-ce qu’on peut faire,» dit Olivier Lamoureux, qui se joint à nous avec sa fille de deux ans. Il n’y a pas grand-chose à faire ici maintenant; tout se passe à Roxham Road.» C’est effectivement notre destination finale.

10 h 30, dimanche : On marche sur Roxham Road jusqu’à la frontière même, maintenant patrouillée par deux officiers de la GRC silencieux. S’ensuit une courte conférence de presse, où un journaliste demande à Romina Hernandez si les mouvements de droite identitaires et le mouvement d’ouverture de frontières ne sont pas «deux côtés de la même médaille.» «Ce qui est radical est de mettre les gens en danger quand ils tentent de traverser les frontières,» rétorque-t-elle.

Les résidents du chemin Roxham, pour leur part, ont l’habitude, depuis plusieurs années, d’être au centre d’un grand débat de société.

«Ça fait des années que des gens traversent ici,» dit Ruth Tovim, la soixantaine, tout en accueillant en souriant la parade des membres de la caravane qui remplissent leurs bouteilles d’eau à son robinet. «Récemment, chaque fois qu’il y avait une nouvelle déclaration de Trump, il y avait un nouveau groupe... des extrémistes de droite sont venus ici aussi quelques fois, habillés en camouflage, et on pensait qu’ils étaient l’armée. C’est ça qui n’est vraiment pas plaisant.»

«Récemment, chaque fois qu’il y avait une nouvelle déclaration de Trump, il y avait un nouveau groupe... des extrémistes de droite sont venus ici aussi quelques fois, habillés en camouflage, et on pensait qu’ils étaient l’armée. C’est ça qui n’est vraiment pas plaisant.»

Sur Roxham Road, poursuit Mme Tovim, les gens ont généralement de la sympathie pour les personnes migrantes. «Tout le monde comprend pourquoi les gens traversent. L’entente sur les tiers pays sûrs ne fonctionne plus et nous sommes la seule option pour ces gens.»

Eloy Rivas, pour sa part, est encouragé par ses nombreuses discussions avec les residentes.es des villages frontaliers. «Je me suis rendu compte que les gens qui vivent dans les villages frontaliers se soucient du sort des personnes demandeuses d’asile. C’est vraiment motivant comme constat.»

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