Élections provinciales 2018

Le vote et les autochtones : quelles élections dans le Nord du Québec ?

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Dans la plupart des villages cris et inuits du Nord du Québec ces dernières semaines, c’est comme s’il n’y avait pas de campagne électorale. Avec un taux de participation aux élections provinciales qui ne dépasse pas la barre des 42%, on pourrait parler d’une véritable crise de légitimité du système démocratique québécois dans le Nord. Mais les différents partis ne semblent pas s’en soucier pour autant, et les enjeux autochtones sont, une fois de plus, les grands absents de cette campagne.

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«Je me souviens quand j’habitais dans le Sud, il y avait des pancartes électorales à tous les coins de rue, et des nouvelles concernant la campagne à tous les postes de radio. Mais prenez l’avion pendant deux heures vers le nord et c’est un tout autre monde», rapporte William Tagoona de l’organisation politique Makivik au Nunavik en entrevue avec Ricochet.

«À Kujjuuaq, les candidats ne sont pas très visibles. Makivik ne se mêle pas de ces élections. Mais chacun est libre d’aller voter s’il le désire», affirme M. Tagoona.

En fait, plusieurs ne connaissent même pas le nom du premier ministre actuel du Québec. «Pauline Marois?», suggère une mère de famille qui travaille à la clinique du village. En revanche, chacun-e connait le nom du Cri Romeo Saganash, député fédéral d’Abitibi–Baie-James–Nunavik–Eeyou.

Même ambiance dans le petit village cri de Nemaska près de la Baie James. Aucun signe des élections qui animent le reste de la province. En fait, plusieurs ne connaissent même pas le nom du premier ministre actuel du Québec. «Pauline Marois?», suggère une mère de famille qui travaille à la clinique du village. En revanche, chacun-e connait le nom du Cri Romeo Saganash, député fédéral d’Abitibi–Baie-James–Nunavik–Eeyou.

Manque de représentation

Depuis que les Autochtones ont obtenu le droit de vote au Québec en 1969, un seul a siégé à l’Assemblée Nationale : Alexis Wawanoloath, qui a siégé au Conseil des Abénakis d'Odanak entre 2013 et 2015.

Pour Joshua Iserhoff, père de famille très impliqué dans la communauté de Nemaska, plusieurs Cris ne votent pas puisqu’ils ne se sentent tout simplement pas représentés par la politique québécoise. «La langue est une barrière évidente, la plupart des Cris ne parlent pas le français», explique-t-il. «Mais plus largement, les gens se sentent mieux protégés par le gouvernement cri».

La signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ) en 1975 a en effet donné une certaine autonomie aux communautés cris et inuits : elles détiennent leurs politiques propres, des services sociaux et de santé, et leurs commissions scolaires (la commission scolaire crie et la commission scolaire Kativik).

La militante Maïtée Labrecque-Saganash, qui travaille auprès des jeunes à Waswanipi, abonde dans le même sens. «On a déjà notre gouvernement. Il n’est pas parfait, mais je lui fais beaucoup plus confiance, indique-t-elle, on sous-estime un peu le pouvoir des provinces. On devrait sans doute s’y intéresser davantage».

Les questions autochtones invisibilisées

Alors que les enjeux autochtones ont émergé dans l’actualité des dernières années, dévoilant le racisme et les discriminations au sein de plusieurs services publics, ou encore les besoins criant dans de nombreuses communautés, ces questions sont restées lettres mortes depuis le début de la campagne électorale.

«Le gouvernement de la province de Québec ne peut plus se cacher derrière le gouvernement fédéral pour échapper à ses obligations envers les Premières Nations»

Pour le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador Ghislain Picard, les communautés autochtones s’intéresseraient davantage à la politique québécoise si on commençait à aborder leurs priorités. «Il n’y a pas une campagne au Québec qui ait mis les enjeux autochtones au premier plan. Si un parti allait aussi loin que ça, peut-être que la tendance changerait … que la réceptivité du côté des communautés pourrait changer», a-t-il déclaré à Radio-Canada.

Le 12 septembre, M. Picard exhortait les chefs des partis politiques à revoir complètement les relations entre les Premières Nations et le gouvernement provincial. «Le gouvernement de la province de Québec ne peut plus se cacher derrière le gouvernement fédéral pour échapper à ses obligations envers les Premières Nations», a-t-il écrit.

La réaction des partis a été plus que décevante à ses yeux. «À voir la réaction des chefs de partis, force est de constater que l’establishment politique n’a rien compris ou, pis encore, se moque complètement des fondements qui devraient servir de guide dans l’établissement d’un dialogue durable, mais surtout productif, avec les Premiers Peuples.», signe-t-il dans une nouvelle lettre cette semaine.

Devoirs de province

Plusieurs enjeux auraient pu se trouver au cœur des promesses des partis. Les chercheurs de l’Université de Montréal Marie-Pierre Bousquet et Martin Papillon listent quelques priorités : l’éducation, l’accès aux services de santé, l’accès à une justice culturellement adaptée, l’économie, et le respect des traités en matière d’exploitation des ressources sur les terres ancestrales, qui génère de nombreux conflits.

«Les questions autochtones sont en général de compétence fédérale, mais la plupart des services que reçoivent les Autochtones relèvent du provincial», rappellent les chercheurs. Québec a donc une importante responsabilité vis-à-vis des Inuits et des Premières Nations. «Il est temps pour le Québec d’avoir un véritable ministère et une véritable politique de réconciliation pour guider et coordonner son action auprès des Autochtones», croient ces chercheurs.

L’éducation d’abord

L’accès aux études supérieures représente par exemple un défi de taille dans ces régions nordiques où le décrochage scolaire est important. Maïtée Labrecque-Saganash aimerait que Québec facilite la transition des jeunes gradués vers les établissements d’enseignement postsecondaires. Elle déplore que certains Cégeps n’acceptent pas les Cris sous prétexte que le curriculum offert dans le Nord ne soit pas assez vigoureux.

William Tagoona cite pour sa part en exemple un nouveau programme mis sur pied en 2017 par la commission scolaire Kativik en collaboration avec le Cégep John-Abbott grâce à une subvention fédérale : l’école Nunavik Sivunitsavut. L’objectif est de faciliter l’arrivée des jeunes Inuits dans la grande ville de Montréal, et de leur insuffler confiance en leur culture et savoirs.

«On se sentirait davantage concerné par la politique québécoise s’il y avait plus de reconnaissance et de respect envers nos modes de vie, notre culture, notre langue.»

Avant ça, certains Cégeps offraient deux petites semaines d’«orientation» pour permettre aux jeunes de se familiariser avec leur nouvelle vie urbaine, mais plusieurs décrochaient dès la première année. Nunavik Sivunitsavut s’inspire d’un programme qui existe à Ottawa depuis déjà 30 ans, et qui a formé depuis des centaines d’étudiants inuits. Pour Maïtée Labrecque-Saganash, la reconnaissance des savoirs ancestraux est une condition nécessaire à de meilleures collaborations entre autochtones et non-autochtones au Québec. «On se sentirait davantage concerné par la politique québécoise s’il y avait plus de reconnaissance et de respect envers nos modes de vie, notre culture, notre langue».

Elle s’insurge contre le fait que l’histoire des Inuits et des Premières Nations soient mal enseignée dans les écoles secondaires du Sud. «C’est comme si notre histoire s’arrêtait avec la colonisation, et qu’ensuite on n’existait plus. On aborde les Autochtones comme si on était des reliques du passé», dénonce la jeune femme.

Une première députée Inuit à l’Assemblée?

Québec solidaire a annoncé la candidature de Alisha Tukkiapik, une jeune femme inuite dans la circonscription d’Ungava. «C’est la première fois que quelqu’un de chez nous pourrait nous représenter. Du jamais vu!», s’exclame M. Tagoona, qui aimerait voir un jour un siège réservé au Nunavik à l’Assemblée.

M. Tagoona croit que les jeunes ont le potentiel de s’intéresser davantage à la politique provinciale, ce qui pourrait redonner une certaine légitimité au système actuel. « Plusieurs sont maintenant trilingues, tandis que les gens de ma génération ne parlaient qu’inuktitut et anglais. Des jeunes gradués du programme Nunavik Sivunitsavut veulent étudier dans un cégep francophone », illustre-t-il. «Certains rêvent d’être avocats et doivent maîtriser le français pour passer l’examen du barreau du Québec».

Après Mona Belleau, candidate du NPD-Québec dans Chauveau à Québec, Mme Tukkiapik est la deuxième Autochtone à se présenter comme candidate à l’élection du 1er octobre. Mère monoparentale, Mme Tukkiapik est travailleuse communautaire pour les services sociaux du Centre de santé à Kuujjuaraapik. Au moment de publier cet article, elle n’avait pas pu répondre à nos demandes d’entrevue.

Elle a toutefois déclaré sur sa page Facebook :

En tant qu'Inuk, une personne autochtone et une mère, j'ai la responsabilité de parler pour moi et pour mon peuple dans le meilleur intérêt pour notre avenir. […] Je suis prête à saisir cette opportunité, et j'espère pour le mieux. C’est une porte pour nous tous. Et cette porte ouvrira beaucoup plus de portes et de fenêtres à long terme.»

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