Critique média

Les «fake news» de Mme Ravary

Xavier Camus rectifie quelques faits faussement évoqués par la chroniqueuse du Journal de Montréal
Photo: https://unsplash.com/@rawpixel

Dans un article datant du 11 octobre, intitulé «La gauche qui hait le Québec», la chroniqueuse Lise Ravary se déchaînait contre une manifestation antiraciste qui avait eu lieu quatre jours plus tôt à Montréal.

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Elle était scandalisée par ces quelque 5000 marcheuses et marcheurs dénonçant les discriminations envers les musulmanes, si bien qu’elle tentera explicitement d’associer la manif à des groupes controversés, voire terroristes, tels que le Hamas, le Hezbollah et même l’État islamique!

Voici le passage en question : «Deux jeunes hommes, drapeau noir de l’État islamique sur leurs épaules, suivaient le cortège qui comportait son lot de banderoles du Hamas, du Hezbollah», etc. Ces informations s’avéreront fausses.

Pourquoi s’indigner devant ces mensonges éhontés?

Mme Ravary écrit dans le quotidien le plus lu au Québec. Elle a une responsabilité sociale de premier plan. On ne peut pas lancer n’importe quelle accusation malveillante, dans le but d’écraser les groupes ou personnes que l’on n’aime pas. Ici, elle va jusqu’à lier l’événement à une organisation terroriste et criminelle comme Daesh. Si ça avait été vrai, la police serait intervenue, les militants.es antiracistes aussi, sans compter les médias qui étaient là en très grand nombre. Ç’aurait été l’événement médiatique de l’année : l’État islamique défile au centre-ville de Montréal!

On ne peut pas lancer n’importe quelle accusation malveillante, dans le but d’écraser les groupes ou personnes que l’on n’aime pas.

Mais rien de tout cela n’était vrai. Enfin, jusqu’à preuve du contraire. Car une semaine s’est écoulée et elle refuse toujours obstinément de fournir les preuves, alors que toutes les images et vidéos disponibles démontrent le contraire. Toutefois, sous la plume de Lise Ravary, tout devient possible. Par le passé, elle a par exemple associé librement les candidats.es solidaires Ève Torres et Haroun Bouazzi à «l’islamisme», dans cet article au titre évocateur : «Des députés islamo-gauchistes» (6 avril 2018).

J’ai également goûté à sa médecine dans un billet où elle cherchait simplement à me planter, en se fondant sur des fake news. Ce n’est qu’un aperçu entre mille de la méthode Ravary, consistant à user de sa tribune pour régler des comptes, quitte à faire preuve d’une créativité stupéfiante.

Que s’est-il passé?

La chroniqueuse méprise la gauche antiraciste de longue date. Elle commence son billet en disant avoir été «perturbée» à la vue de cette marche «anti-québécoise». Des «voilées», comme elle aime les appeler, seraient venues de partout au Canada et même des États-Unis, pour protester contre les politiques discriminatoires de la CAQ.

Mme Ravary était-elle «perturbée» au point de perdre contact avec le réel? Elle avance donc qu’il y avait des bannières du Hamas, du Hezbollah, puis des drapeaux de l’ISIS et de la Palestine.

Le hic c’est que la manifestation fut filmée sous tous les angles, autant par les grands médias que par des vidéastes amateurs. Des centaines de photos ont aussi circulé sur les réseaux sociaux. Après une semaine de recherche et de témoignages, toutes et tous s’entendent pour dire que rien de tout cela n’était vrai, hormis la présence d’un drapeau palestinien.

Il y avait effectivement au moins un drapeau palestinien, mais encore là, elle omet d’ajouter qu’il y avait également un drapeau israélien. McGilles l’avait souligné de belle façon lors de l’émission d’Infoman du 11 octobre : «Y’avait les Israéliens qui étaient là, y’avait les Palestiniens qui étaient là : trouve-moi une manifestation où il y a les Palestiniens et les Israéliens ensemble?». Jean-René Dufort répond : «La CAQ réunit!».

Les élucubrations de Mme Ravary sont tellement risibles que même Stu Pitt (alias André Pitre) — animateur d’un petit média de fake news — s’est moqué de la chroniqueuse. Faut le faire, quand les conspirationnistes eux-mêmes trouvent qu’elle dépasse les bornes… Stu Pitt s’est exclamé en ondes : «Est-ce que Ravary devrait prendre sa retraite?». Son analyste Philippe Magnan, qui avait épié la manif, a rétorqué : «Je connais bien le drapeau du Hezbollah : y’avait aucun drapeau du Hamas, y’avait aucun drapeau du Hezbollah (…). C’est une fausse nouvelle. Pis y’avait pas de drapeau de ISIS». Alors que tout le monde semble convenir qu’il s’agit d’une ignoble désinformation, l’article du «Journal de Montréal» n’a toujours pas été amendé et Lise Ravary rebute à se rétracter.

Les élucubrations de Mme Ravary sont tellement risibles que même Stu Pitt (alias André Pitre) — animateur d’un petit média de fake news — s’est moqué de la chroniqueuse. Faut le faire, quand les conspirationnistes eux-mêmes trouvent qu’elle dépasse les bornes…

Elle persiste et signe

Sur Twitter et Facebook, l’ex-rédactrice en chef de Châtelaine s’enfonce dans les explications bizarres, dignes d’une intrigue de James Bond. Au lieu de plaider l’hyperbole, en disant qu’elle ne cherchait pas à être factuelle, elle s’accroche à sa version propagandiste : «J’ai une source béton dont les photos ne sont pas sur Google», dit-elle sur Twitter.

Ainsi, en bonne «journaliste» qu’elle est, elle a une source vraiment solide, cependant elle refuse de dire laquelle et refuse de partager ses preuves : «Je ne les ai pas. J’ai pu les voir seulement. Exigence de ma source. De toute façon, on les voit de dos».

Source béton ou source bidon? L’événement était public, pourquoi diable joue-t-elle à cache-cache?

Source béton ou source bidon? L’événement était public, pourquoi diable joue-t-elle à cache-cache? Après avoir affirmé que des banderoles défilaient au vu et au su de tous, cette nouvelle version ne fera état que d’un seul drapeau, «en retrait» de la manif :

«Deux gars assez jeunes, à la queue, un peu en retrait de la foule. Vus de dos. Pas sûre qu’ils étaient arabes. Mais le drapeau noir et blanc très visible». Elle est peut-être douée pour faire le «profilage» des manifestants.es, mais les drapeaux noirs et blancs sur place étaient tous soit «antifascistes», soit pour les droits des animaux.

À une autre occasion, Ravary tente une description alternative : «Ils étaient en retrait de la foule, en bout de queue. Ils portaient les drapeaux sur le dos (donc, cette fois, plusieurs drapeaux de l’État islamique). Mais ce qui est bizarre, de dos on n’aurait pas dit des arabes (encore du profilage), mais de jeunes Occidentaux, cheveux clairs, petits. Des provocateurs, des infiltrés?».

On voudrait bien la croire, mais on veut voir les preuves et on veut savoir qui est sa mystérieuse source. Une personne crédible, un.e conspirationniste ou une source inventée? Comme il n’y avait également aucune trace de Hamas et Hezbollah, disons que la somme des fake news atteint un point limite. Sur la page Facebook de Maxime Fiset (du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence), Ravary ajoute de manière philosophique : «On ne peut pas prouver qu’il y a de la vie ailleurs dans l’univers, ça ne veut pas dire que c’est faux».

Belle façon de couvrir ses fake news. Ravary perd le peu de crédibilité qu’il lui restait, et le «Journal de Montréal» semble lui donner carte blanche. À quand une responsabilisation de nos plus grands médias?

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