Politique québécoise

Catherine Dorion et la fausse indignation

Les médias font leurs choux gras des agissements de la députée solidaire Catherine Dorion depuis son entrée en politique. Pourquoi?
Courtoisie Québec solidaire

Si la tendance actuelle se maintient, Catherine Dorion aura été la députée la plus médiatisée de la 42e législature du Québec. Il ne s’est pas passé une semaine depuis son élection sans qu’elle n’ait été la cible de commentaires sur son apparence (ah, la tuque), sur ses positions ou sur son langage.

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La dernière affaire en date d’aujourd’hui, son emploi, dans une vidéo d’une comparaison avec une «ligne de coke» pour décrire le projet de 3e lien à Québec, a donné lieu à un concert d’indignation de droite à plus-à-droite du spectre médiatique. Certains ont alors tenté de mettre le doigt sur une contradiction en dévoilant que la députée possède un VUS, bien qu’on lui aurait reproché d’être «déconnectée de la réalité» si elle n’avait pas eu de voiture. Fait par ailleurs démenti par la suite par le même média qui a d’abord fait circuler cette fausse nouvelle.

Certaines personnes ont remarqué l’ironie de voir des gens que l’on voit habituellement défendre la «liberté d’expression» contre le politically correct dans leurs chroniques de tabloïds ou à leurs micros de radios privées soudainement trouver inacceptables les propos de la députée de Taschereau, suggérant qu’une députée n’aurait pas le droit de s’exprimer par de telles figures de style. On pourrait tenter de répliquer à ces critiques en soulevant les contradictions et inexactitudes de leurs auteur.e.s, mais leur terrain n’est pas celui de la raison, et cet exercice s’avérerait plutôt vain.

Prenons la chose autrement, avec un pas de recul : comment peut-on expliquer une telle réaction? Parce que l’analogie établie par Catherine Dorion entre la consommation de cocaïne pour atténuer l’ébriété et la construction d’infrastructures pour tenter d’atténuer la congestion routière tient la route. La députée persiste et signe. Donc, le reproche ne tient pas à la justesse de la comparaison, mais aux mots choisis, semble-t-il. Explorons différentes hypothèses (qui ne s’excluent pas mutuellement) pouvant éclairer les raisons de cette réaction disproportionnée.

Est-ce que c’est parce que Catherine Dorion utilise une drogue illégale comme point de comparaison?

Pourtant, personne ne s’indigne quand on utilise la métaphore de la prise d’otages… qui fait appel à des images et des rapports de sens beaucoup plus violents que la consommation individuelle de drogue dure. Et à ma connaissance, la prise d’otage n’est pas plus légale que la cocaïne. On a vu d’autres personnes souligner la vulgarité d’une telle comparaison. Il faudrait m’éclairer, parce que je ne vois vraiment pas cette supposée «vulgarité». Ferait-on la même remarque à l’égard d’une comparaison avec une prise d’otage? Par quoi faudrait-il substituer cette métaphore, qui utilise l’image d’une substance agréable, mais dangereuse et qui crée la dépendance, pour la rendre moins susceptible de faire grincer les autorités autoproclamées du bon goût?

Est-ce que c’est parce qu’il s’agit d’une femme qui emploie des phrases-choc?

D’ailleurs, cela serait tout à fait cohérent avec les multiples remarques sur l’habillement de la nouvelle députée et son apparence physique que l’on a pu lire ou entendre depuis le soir même de son élection. Le stéréotype veut que la femme soit une figure douce, réconciliatrice et modérée, tranquille… pour laisser les hommes faire dans l’esbroufe et le spectaculaire, parce qu’eux ont les capacités, la couenne assez dure pour soutenir une telle intensité de débat. Dans ce cas, rien de nouveau sous le soleil dans le monde du sexisme ordinaire.

Ou est-ce parce qu’une certaine parole à gauche commence à se décomplexer, alors que le terrain du langage dru a été abandonné pendant un certain temps à la droite sauce Fillion?

Cette hypothèse semble crédible, d’autant plus que les déclarations de Catherine Dorion attirent l’attention, font parler de la députée et de son parti… et cela semble fonctionner, si on en croit le dernier sondage Mainstreet, qui place Québec solidaire à 19 % d’intentions de vote. Ça peut être difficile pour certaines personnes de se sentir en compétition avec des gens qui n’ont soudainement plus la gêne de défendre un point de vue de gauche (argumenté, en plus, à l’aide d’études, de faits) avec la même verve qu’eux-mêmes utilisent pour répandre préjugés et contre-vérités? Il est vrai que s’ils n’ont plus le monopole du style, ces gens n’auront plus grand-chose pour eux-mêmes.

Enfin, est-ce parce qu’on utilise ce langage clair et cru pour remettre en question le statu quo du confort automobile? La droite aime bien s’en prendre à un supposé «immobilisme» de la gauche, mais à voir ses réactions épidermiques quand on remet en question son confort à elle, on se rend bien compte que ce n’est pas l’immobilisme qui la dérange. À plus forte raison quand on sait que la plupart des critiques adressées à Catherine Dorion se sont faites sur les ondes de stations de radio largement commanditées par des concessionnaires automobiles… les ficelles dépassent.

Catherine Dorion a réussi en quelques semaines à faire réagir une classe médiatique habituée à dicter les règles de son propre jeu. Par les remous qu’elle a causés, elle mérite amplement son statut de députée, en portant la voix d’une grande partie de la population fatiguée d’entendre claironner des inepties sans qu’un concert équivalent ne soit là pour répondre.

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