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Indépendance des médias et liberté d’expression

Notre responsable de l'information se confie sur ce qu'elle pense des médias et sur ce qui attend Ricochet dans la prochaine année.
Photo: Inconnu

Ce n’est un secret pour personne, les médias d’information sont en crise. Tous, peu importe leur taille et leur modèle d’affaires. Mais c’est parfois en temps de crise qu’émergent des manières différentes de concevoir les choses. C’est entre autres le cas dans le monde des médias. Et c’est notamment dans cette conjoncture que se révèle toute l’importance des médias indépendants.

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En 2013, des militant·e·s issues de la grève étudiante de 2012 font le constat que la couverture médiatique de cette dernière a été problématique selon eux : hégémonie des opinions sur les étudiant·e·s en grève, déconnexion des comptes rendus dans les journaux par rapport à ce qui passe sur le terrain, omission ou justification de la brutalité policière qui sévit dans les rues, manque d’analyses politiques et sociologiques des faits. Ils en viennent donc à la conclusion qu’il faut créer un nouveau média pour pallier ce manque, un média qui offrira un ricochet à l’information de masse.

Plusieurs médias alternatifs existent alors déjà, qui opposent les discours médiatiques ambiants en proposant des points de vue originaux et différents. Hybride entre ces médias alternatifs et ayant l’ambition de se tailler une place dans les médias de masse en engageant des journalistes professionnels, optant pour le Web et proposant un modèle bilingue grâce à une équipe basée à Vancouver, Ricochet naît officiellement le 3 octobre 2014, après le succès d’une campagne de sociofinancement ayant permis son existence web et son contenu de qualité professionnelle (les deux objectifs de la campagne). Le but est de contribuer à cette offre d’une alternative médiatique, tout en fédérant les médias qui œuvrent déjà dans cette lignée. Quatre ans plus tard, nous sommes plus convaincu·e·s que jamais que les médias indépendants sont nécessaires.

À l’abri de la concurrence, de la dépendance publicitaire et du contrôle d’une poignée d’actionnaires qui dictent ligne éditoriale et orientation de contenus, les médias indépendants peuvent se permettre du recul, du temps, de la vérification des faits, des angles inédits.

Ricochet et plusieurs autres ont prouvé à maintes reprises qu’aucun média n’a le monopole de l’information et de son traitement. Néanmoins, si l’indépendance permet une grande liberté d’analyse et d’angles journalistiques, elle ne vient pas sans son lot de difficultés, la première étant le financement. Même La Presse a récemment opté pour le modèle de l’organisme sans but lucratif (OBNL), affirmant que ce virage n’aurait pas d’impacts sur les effectifs du quotidien – ce qui reste à voir.

Pour la poignée de médias déjà OBNL, comme l’est Ricochet, développer un modèle d’affaires viable reste un combat de tous les instants, en plus de devoir contrer les géants du Web comme Facebook et Google. Vivant d’abonné·e·s, de quelques publicités ponctuelles en phase avec notre ligne éditoriale et de subventions octroyées à des projets spéciaux – jamais à des salaires – ce modèle tripartite demande temps et énergie que nous n’avons pas toujours, en plus de devoir gérer le quotidien. Malgré cela, nous persistons et signons : les médias indépendants doivent exister. Et surtout s’allier.

Travailler ensemble

Alors qu’à l’époque où il était président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) Brian Myles crachait sur l’argent de l’État, prétendant que ce dernier ne pouvait s’ingérer dans les salles de nouvelles des médias québécois, il aimerait bien aujourd’hui en bénéficier à titre de directeur du Devoir. Le média indépendant centenaire et ses alliés de la Coalition pour la pérennité de la presse d’information au Québec ont récemment fait des sorties afin de revendiquer une aide publique pour les médias. Ricochet et quelques autres médias, dont l’Agence Science-Presse et le Journal des voisins, ont tenté de joindre leurs voix à cette coalition – sans succès à la suite d’une approche auprès de M. Myles.

Voilà qui est bien dommage, alors que nous aurions tout à gagner à nous allier. Il est essentiel d’arrêter de travailler en silos, alors que nous vivons tous les mêmes enjeux de financement.

Nous ne sommes plus à l’ère de la compétition. Chacun a sa place dans la sphère médiatique québécoise. Si nous considérons les médias comme un outil démocratique permettant une meilleure compréhension de nos sociétés, une pluralité des voix et des points de vue doit être encouragée, entre nous, en s’alliant plutôt qu’en se faisant concurrence, et par l’État, par une aide financière publique.

Quant aux craintes d’ingérence de ce dernier dans le contenu produit, le modèle de Radio-Canada, une société d’État faut-il le rappeler, permet de constater qu’un financement public n’empêche en rien une couverture journalistique et critique en bonne et due forme du gouvernement et des autres sociétés d’État.

Dans l’éventualité où une aide publique serait accordée, celle-ci pourrait également être gérée par nos entités professionnelles, soit la FPJQ, l’Association des journalistes indépendants du Québec et le Conseil de presse. En France, une enveloppe budgétaire dédiée aux médias est assurée, peu importe le parti au pouvoir. D’autres initiatives collectives existent, comme, le site Web français jaimelinfo.fr, qui réunit plus d’une centaine de médias que le public peut financer à la carte. Même chose aux États-Unis, avec la très récente apparition de Civil.co, une plateforme qui héberge des rédactions de partout dans le monde financées par le public via une cryptomonnaie interne, permettant la décentralisation complète de la plateforme.

Lutter pour exister

Bien que Ricochet ait toujours eu l’ambition bien humble de bousculer le statu quo et l’ordre établi des médias, jamais nous n’aurions pensé que notre survie serait menacée par de gros joueurs comme Québecor, pour ne pas le nommer.

Mais en novembre 2016, à la suite d’un billet satirique de l’un de nos blogueurs, qui ne s’attaquait pourtant pas au personnage pour la première fois, une brique de deux tonnes nous est tombée sur la tête : une poursuite en cour supérieure intentée par Richard Martineau pour diffamation nous réclamant 350 000 $ pour dommages et intérêts. Très honnêtement, cette missive apportée par huissier a eu l’effet d’une bombe. Bien que nous ayons bénéficié d’un soutien inespéré du public lors de notre campagne de financement visant à récolter des fonds pour notre défense (50 000 $ en trois semaines), cette poursuite a eu, et continue d’avoir, des impacts quasi quotidiens sur l’équipe de Ricochet.

Perte de collaborateurs, stress, temps passé à répondre aux avocats, préparation aux interrogatoires hors cours, autocensure, dissension à l’intérieur de l’équipe; cette poursuite nous a grandement affaiblis. À titre personnel, entre novembre 2016 et août 2017, j’ai travaillé 175 heures non rémunérées sur cette poursuite.

Le procès, fixé en 2019, est source d’angoisse et de stress. Nous vivons depuis un an et demi avec une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes et la possibilité de devoir mettre la clé sous la porte à l’issue du procès si nous perdons. Ricochet, poursuivi à titre d’entité juridique, devra déclarer faillite et fermer. Il s’agit du pire des scénarios. Mais c’est pour l’auteur et le caricaturiste que les impacts d’une défaite en cours seraient les plus dommageables, comme ces derniers sont poursuivis à titre individuel.

Cette démarche initiée par Richard Martineau sans aucun préavis (nous n’avons jamais eu de demandes d’excuses ou de rétractation de l’article ni reçu de mise en demeure avant la poursuite en Cour supérieure) vise à nous faire taire, puisque nous disparaîtrons si nous perdons en cour. Et plusieurs questions restent en suspens dans cet événement, qui créera un précédent, peu importe son issue. Qui paye les frais juridiques de M. Martineau, représenté par l’avocat personnel de Pierre Karl Péladeau et du Journal de Montréal? Pourquoi Québecor endosserait-elle la démarche de M. Martineau, alors que nous ne représentons pas de compétition pour l’empire, à aucun niveau? Quelle est la motivation profonde de l’un et de l’autre? S’agit-il uniquement d’une question d’ego, vraiment? Ou est-ce politique, à cause de la ligne éditoriale progressiste de Ricochet? Ou personnel envers l’auteur et/ou les « maudits carrés rouges » dont Ricochet est issu?

Quoi qu’il en soit, en attendant, nous continuons, avec d’autres, notre combat pour la liberté de presse et surtout, son indépendance.

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