Austérité

Jambons et chocolat

Gabrielle Brassard-Lecours

Je ne crois surprendre personne en affirmant que ça ne se fera pas tout seul. Je veux dire, c’est bien beau, la gauche, les progressistes, tout ça, mais bon, puisqu’il y a tout à faire, bien, je vous annonce qu’on n’est pas assez nombreux pour changer le monde tout seul.

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

Il n’y a pas assez d’écolos pour sauver l’environnement. Pas assez d’anarcho-syndicalistes pour changer le système. Pas assez d’étudiants allumés pour chasser la noirceur.

On est juste pas assez nombreux pour se passer des autres.

Certes, on peut et on doit se réjouir des 100 000 personnes qui descendent dans la rue pour protester contre les mesures d’austérité, mais, comme le faisait remarquer un jambon de la droite, ça en fait beaucoup qui sont restés à la maison pour écouter Martineau en se grattant la craque.

Le problème, avec les manifs, c’est que ça reste entre nous. Les grands médias n’en parlent pas, ou en parlent peu, ou en parlent en mal, ou en parlent pour s’en moquer. Et nous on se les gèle pour quoi, au juste? Pour avoir des contraventions qu’on devra contester, en y consacrant du temps et de l’argent, et surtout de l’énergie, beaucoup d’énergie? Or ce n’est pas de l’énergie verte, contester des contraventions. C’est l’équivalent militant de passer son samedi au centre d’achats pour magasiner un nouveau revêtement de comptoir de cuisine.

Et puis, à la longue, à force de manifester dans le beurre et de se faire arrêter pour rien, on finit par s’aigrir. J’en vois des masses sur les réseaux sociaux, des gens de gauche, qui finissent par vomir de dégoût devant l’immobilité de la majorité et qui en viennent à traiter les gens ordinaires d’imbéciles, de pleutres, de nuls, de salauds. Au début, ils se battaient pour eux, et ils finissent par les détester parce que les « eux » ne veulent rien comprendre?

Or, si on veut changer le monde, c’est parce qu’on l’aime, non? Je veux dire, vraiment aimer, pas juste aimer ceux qui nous ressemblent et pensent comme nous.

Car le monde est rempli de coiffeurs pour dames qui s’en balancent, des bélugas. Le monde est plein de représentants en produits pharmaceutiques qui se foutent de l’acidification des océans – tant que le sable reste blanc et qu’on peut encore se baigner dans un tout inclus acheté sur la carte de crédit pour se changer les idées, une semaine par année. Le monde est rempli de petites familles tellement occupées à joindre les deux bouts qu’elles n’ont ni le temps ni l’énergie pour relier les pointillés entre le pétrole et l’islamisme, entre la militarisation des forces policières et le bâillonnement des agences scientifiques gouvernementales.

Je le rappelle parce que c’est la base : la moitié de la population du Québec est constituée d’analphabètes fonctionnels – et l’autre moitié n’a pas beaucoup le temps de lire.

Alors c’est un peu normal que ces gens-là chialent quand les autobus sont immobilisés par nos manifestations et que le centre-ville est paralysé. Ils sont déjà assez stressés d’aller magasiner des cadeaux de Noël au centre-ville avec de l’argent qu’ils n’ont pas, si en plus les ostis de gauchistes leur font perdre une demi-journée, ils vont s’empresser d’applaudir aux propos fort peu nuancés de Mario Dumont ou d’Éric Duhaime.

Je ne dis pas qu’il faut arrêter de manifester, mais je dis qu’il faut les comprendre.

Et je dis surtout qu’il faut les aimer.

Il ne s’agit pas de changer le monde pour une poignée de gens qui nous ressemblent, mais pour tout le monde. Et ça adonne que «tout le monde» inclut des jambons.

Il faut aimer les jambons. Les jambons font partie du 99%. Il faut trouver le moyen de parler aux jambons. Il faut tendre la main aux jambons.

Car les jambons souffrent eux aussi d’un monde de plus en plus étriqué par les forces économiques. Ils vivent de paye en paye, soumis à une tension qui les empêche de dormir la nuit, et ils prennent des médicaments pour leur hypertension et ils souhaitent le meilleur pour leurs enfants. Ils savent bien, tout comme nous, que les choses vont mal et que ça ne peut pas continuer ainsi. Mais ils n’ont pas le temps de chercher des solutions globales, ils ont à peine le temps et l’énergie pour effectuer les paiements de leur seconde voiture, devenue nécessaire depuis qu’ils ont déménagé dans le 450 parce que les maisons ne sont pas achetables à Montréal.

Les jambons ne sont pas des jambons. Ce sont des gens ordinaires qui répètent comme des formules magiques les phrases toutes faites que leur fournissent les idéologues de droite pour continuer à les exploiter en toute impunité.

Ce sont des gens qui ont peur parce que le monde va mal.

Et quand on leur répète cent fois par jour que c’est la faute de la dette, ils finissent par le croire, et ce n’est pas une manifestation qui va leur faire changer d’idée, surtout une manifestation « d’étudiants gâtés pourris, de syndicalistes gras dur et de casseurs masqués ».

Ce n’est pas avec de grandes idées nobles que nous allons les convaincre. Ce n’est certainement pas en les insultant que nous allons les rallier. C’est en parlant avec eux du quotidien, de l’endettement des ménages, de l’augmentation du panier d’épicerie.

Tiens, c’est en parlant du chocolat qu’on va peut-être réussir à leur faire comprendre deux-trois trucs. En leur disant qu’il y a cinq millions de petits cultivateurs de cacao, principalement en Afrique, et que ces petits cultivateurs sont exploités et ne reçoivent pour leurs efforts, selon Oxfam, que 3% du prix d’une tablette de chocolat. La majorité d’entre eux gagnent 80 sous par jour. Alors, pour survivre, ils se tournent vers d’autres cultures, un peu plus profitables. Et pendant ce temps, les Chinois se bourrent de plus en plus la fraise, ce qui accroit la demande. Résultat? Selon les spécialistes de l’industrie, la tablette de chocolat pourrait coûter 15$ en 2020.

C’est dans cinq ans, ça.

Quand, dans cinq ans, une bonne partie de la population ne pourra plus se permettre de se sucrer le bec et de se donner un rush de sucre pour oublier la difficulté de son existence, peut-être qu’elle commencera à prêter une oreille favorable à nos discours sur la mondialisation et sur la consommation de produits équitables. Remarquez, il n’y aura plus beaucoup de poisson dans l’océan, en 2020. Et pour se payer un steak, il faudra se lever de bonne heure.

C’est justement pour ça qu’il faut parler d’épicerie, plutôt que d’idéaux.

Les grands changements politiques, c’est toujours sur le prix du pain qu’ils ont pris leur envol. Rappelez-vous le printemps arabe. C’est parce que le pain était hors de prix que les Cairotes se sont soulevés. Ce sont les gens ordinaires qui font les révolutions. Pas nous. Nous ne sommes pas assez nombreux. Rappelez-vous la Révolution française. Ce n’étaient pas de bons gauchistes qui ont pris d’assaut la Bastille. C’était du monde ordinaire, qui auparavant se méfiait des agitateurs, des étudiants, des philosophes – jusqu’à ce que le pain devienne hors de prix, hors de portée. Le pain!

Et c’est alors qu’on a pu départager les gens ordinaires des vrais de vrais jambons, les irréductibles, les gras dur:

Les vrais jambons sont ceux qui disent, quand le peuple n’a plus de pain: « qu’ils mangent de la brioche! » Les autres, c’est de l’imitation.

Poursuivez votre lecture...
Harcèlement sexuel
La «liberté d’importuner», ce droit fondamental
Raphaëlle Corbeil
11 janvier 2018
politique municipale
Budget Plante: les propriétaires doivent-ils presser le bouton «panique»?
Céline Hequet
11 janvier 2018