Politique fédérale

Les défis du Bloc Québécois en 2019

Photo: Inconnu

Après une année politique sur la scène québécoise qui fut haute en couleurs et en rebondissements, en 2019, c’est au tour de la Chambre des Communes du Canada d’être renouvelée par une élection générale. Je me pencherai sur les défis des trois principaux partis pouvant attirer l’électorat de gauche pour le scrutin à venir, en commençant par le Bloc québécois. Sans juger ou non de la pertinence de ce parti dans le paysage politique canadien (ce qui pourrait faire l’objet de nombreux autres textes), il faut convenir que la route qui se dresse devant lui est difficile.

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Une organisation à rebâtir

Depuis 2011, l’organisation du Bloc connaît un déclin dû à la fois à la perte de popularité du parti auprès de l’électorat ainsi qu’aux remous internes : l’élection de Mario Beaulieu, un «radical», comme chef; le retour de Gilles Duceppe sans vote des membres; le «transparlementarisme» et l’intransigeance de Martine Ouellet, qui a mené au départ (temporaire) de la majorité de la députation ne sont qu’autant de symptômes qui affectent un parti en crise. Et durant cette période, les renouvellements de cartes de membres se sont faits de moins en moins nombreux, les nouvelles adhésions de plus en plus rares

Le désintérêt de l’électorat se traduit également par une baisse substantielle du financement (rendue plus cruelle encore par la réforme de Harper qui, en 2012, a aboli le financement par vote). Ce resserrement des finances, à son tour, a un impact politique important : on a pu le constater par le souhait maintes fois formulé d’assister à un couronnement (celui d’Yves-François Blanchet) plutôt qu’à une course à la chefferie. Ainsi, le nouveau chef, bien qu’il considère que son plus grand défi est de se défaire de son image de «goon», a un défi structurel autrement plus important à relever. Non seulement doit-il rafraîchir le discours du parti pour le rendre à nouveau attrayant et pertinent aux yeux d’une masse critique d’électrices et d’électeurs, mais également faire le plein de membres et de dons, ce qui se complique dans le contexte actuel du mouvement indépendantiste.

Le champ de ruines

Le mot de Jacques Parizeau, qui décrivait l’état du mouvement indépendantiste en 2014 n’a pas perdu de son actualité, surtout si l’on considère que ce mouvement se résume au Bloc et au Parti québécois, lequel a connu le pire résultat électoral de son histoire le 1er octobre dernier.

Le tandem indépendantiste allait de soi dans les années 1990 et 2000, mais depuis l’émergence de Québec solidaire, la question est devenue plus délicate.

Le déclin de l’hégémonie du PQ sur le mouvement indépendantiste a eu pour effet de multiplier les voix et les orientations stratégiques. La première réponse du Bloc à ce défi, formulée par l’éphémère chef Daniel Paillé, a été de se ranger sans équivoque derrière le parti frère, éloignant du même coup l’électorat solidaire (soupçonné par certaines personnes de manque de pureté indépendantiste).

Or, aujourd’hui, Québec solidaire est devant le PQ dans les sondages (à 16% et 9% des intentions de vote respectivement). Cela change complètement la façon dont le Bloc doit réfléchir son positionnement. L’« establishment » bloquiste (Mario Beaulieu en tête) n’a jamais eu beaucoup d’amour pour QS, même depuis la fusion de ce dernier avec Option nationale (dont beaucoup de membres ont jadis porté Beaulieu à la tête du Bloc). Or, au sein des membres, le portrait est plus nuancé : tenons pour preuve l’appui univoque des bloquistes de la région de Québec à Catherine Dorion et Sol Zanetti lors de la dernière élection québécoise. Mais d’un autre côté, ceux et celles qui sont plus proches du PQ (ou qui en sont membres) entretiennent une vive animosité à l’égard des solidaires, souvent décrits comme la source de tous les maux qui affligent le PQ. Il existe donc une véritable fracture au sein du Bloc québécois à ce sujet, et il sera difficile de satisfaire les uns et les autres. Certaines personnes, dont la présidente du Forum jeunesse Camille Goyette-Gingras, tentent de bâtir des ponts, mais la tâche s’annonce ardue : les solidaires sont gonflés à bloc par leurs succès récents et les péquistes sont proportionnellement animés par l’amertume de la défaite.

Cela est d’autant plus vrai que le chef nouvellement élu, Yves-François Blanchet, est un ex-ministre péquiste qui a eu des mots très durs envers QS dans le passé (mais qui était étonnamment doux à son égard durant la dernière campagne électorale). Conscient de la délicatesse de sa position, il devra épauler les efforts de cohésion interne sans gommer les divergences (normales) au nom d’un «intérêt supérieur», ce qui a souvent été l’excuse pour faire taire les voix émergentes. De la même manière, il devra trouver un équilibre dans les débats qui animent le mouvement indépendantiste (qui constituent souvent les lignes de fracture PQ-QS), comme la question de l’identité et celle du port de signes religieux.

Le Bloc a marqué son territoire avec une publicité liant pétrole sale et niqab lors de l’élection de 2015 et il semble continuer dans cette voie en ce moment.

S’il prétend représenter tous les indépendantistes, il devra mettre de l’eau dans son vin à cet égard… mais cela risquerait-il de laisser une autre part de son vote au Parti conservateur ou au Parti populaire de Maxime Bernier? En tout cas, se présenter à une activité partisane du PQ en compagnie du chef intérimaire Pascal Bérubé n’est pas un signal positif pour qui souhaite un Bloc plus oecuménique.

Quelle relation avec Québec?

Gilles Duceppe, en prenant le relais de Lucien Bouchard aux commandes du Bloc, a fait évoluer la mission de ce parti (qui devait être une coalition temporaire d’indépendantistes à Ottawa en attendant une victoire référendaire) vers la «défense des intérêts du Québec», ce qui lui a permis de naviguer à travers les changements de gouvernement à Québec. C’est ainsi que le parti a pu se faire l’incarnation de l’indignation québécoise lors du scandale des commandites (2004, 2006) et des coupures de Stephen Harper en culture (2008). Ses derniers succès électoraux sont dus à cette dénonciation des abus du gouvernement fédéral… et sa chute en 2011 peut être attribuée, en partie du moins, à l’absence d’un tel enjeu du débat politique.

Habitué de porter un message indépendantiste fort lors de gouvernements péquistes et, à défaut de cela, de se faire le porte-voix des préoccupations québécoises (ou des «consensus de l’Assemblée nationale») pendant le règne des libéraux de Jean Charest, le Bloc devra trouver une nouvelle stratégie avec la CAQ. En effet, le gouvernement Legault revendique une posture nationaliste forte mais aucune volonté de rompre avec le Canada… et il n’existe pas actuellement de points de friction substantiels entre Ottawa et Québec à l’heure actuelle, à l’exception du dossier des pipelines. Or, la CAQ n’a jamais formulé de manière claire et univoque son opposition aux projets de pipelines tels qu’Énergie Est. Alors, quoi faire? Une reformulation du message indépendantiste serait certes cohérente avec l’ADN du parti mais moins avec l’humeur de la population. Faire fi de la couleur du gouvernement à Québec serait une voie à envisager, sur le dossier de l’indépendance comme celui de l’environnement, mais la prétention de légitimité pourrait être plus difficile à soutenir.

La «refondation» en cours du parti a l’avantage de tout mettre sur la table.

Et il serait avisé de reléguer aux oubliettes les stratégies passées (et la simple mise à jour de celles-ci). La dynamique politique québécoise a changé et le Bloc doit en tenir compte, a fortiori s’il veut attirer l’électorat plus jeune, qui n’a pas la nostalgie des années Bouchard et Duceppe. En même temps, il lui faudra éviter la tentation d’une voie «centriste», «modérée» ou «technocrate» qui n’aurait aucun éclat. Pour assurer sa survie, le Bloc devra prendre des risques. À commencer par un nouveau positionnement au sein de la famille indépendantiste et par un renouvellement audacieux de sa stratégie politique.

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