Santé mentale

Baisse du taux de suicide : où sont les masculinistes ?

Qu'est-ce qui explique le suicide chez les hommes? Certainement pas la crise la masculinité, selon notre chroniqueur.
Photo: Le suicidé, d'Édouard Manet

Qui a connu le suicide d’une personne proche, ou pire de plusieurs, sait à quel point ce choc s’accompagne de questionnements insolubles et d’une culpabilité qui nous accable pendant de très longues années après le passage de la mort.

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On peut donc se réjouir d’apprendre que le taux de suicide continue de baisser au Québec.

Cette tendance à la baisse observable depuis environ 2005 n’a jamais empêché les masculinistes de répéter que le suicide des hommes s’explique par la «crise de la masculinité» provoquée par les féministes et les femmes. En 2007, par exemple, le groupe Fathers-4-Justice de Montréal avait prétendu sur son site Web (inactif aujourd’hui) que «des milliers d’hommes se donnent la mort […] pour se soustraire aux conditions psychologiques et financières inhumaines imposées quotidiennement par la persécution systématique des tribunaux de la famille».

À l’époque, il y avait moins de mille hommes se suicidant par année… Georges Dupuy, auteur d’un livre qui prétendait que les hommes sont régulièrement victimes de fausses accusations de violence conjugale avait expliqué devant la Commission permanente des affaires sociales que si on compte les suicides des hommes suite à un divorce ou une séparation, «on ne peut pas dire qu’il y a plus de femmes tuées que d’hommes dans les conflits conjugaux, simplement les méthodes sont un peu différentes […] y a-t-il une tellement grande différence? Un mort, c’est un mort » (un argument déjà présenté dans son livre). Dans le cyber espace, des féministes s’attirent très souvent ce commentaire : «Alors, comment expliquer le suicide des hommes?»

La bonne nouvelle des derniers jours offre l’occasion de démonter à nouveau certaines faussetés véhiculées par les antiféministes.

Faux discours

Rappelons premièrement que le sociologue français Émile Durkheim a publié en 1897 un livre intitulé Le suicide, qui précisait que les hommes ont un taux moyen de suicide environ quatre fois supérieur à celui des femmes. Oui, oui : en 1897. Dans les années 1950, le taux de suicide des hommes était environ trois fois plus élevé que celui des femmes aux États-Unis et au Québec. Cela dit, les taux de tentative de suicide sont à peu près identiques entre les sexes et même parfois plus élevés du côté des femmes.

Aujourd’hui, le taux de suicide des hommes est environ quatre fois plus élevé que celui des femmes dans des pays aussi peu féministes que l’Algérie, le Chili et la Russie, et cela ne semble pas pouvoir s’expliquer par le taux de divorce. Un classement de 132 pays en fonction du taux de divorce place la Russie en 2e position, le Canada en 36e position, l’Algérie en 78e position et le Chili à la 132e position. Bref, l’écart des taux de suicide des hommes et des femmes est identique entre des pays ayant le plus haut ou le plus bas taux de divorce.

Certes, des hommes peuvent se suicider après une séparation, mais des femmes aussi. L’association d’aide SOS Amitiés, en France, a constaté que les appels de détresse d’hommes suicidaires évoquent bien plus souvent d’autres causes, soit la dépendance, la maladie ou la dépression. Quant aux femmes qui appellent à l’aide, elles évoquent plus souvent que les hommes des problèmes de couple et de la violence conjugale physique ou sexuelle. Sans oublier qu’entre 1961 et 2003 au Canada, plus de 800 hommes se sont suicidés après avoir assassiné leur conjointe ou ex-conjointe, souvent dans des situations de séparation.

On le voit, la relation entre le suicide et le couple hétérosexuel est bien plus complexe que ne le laissent entendre les discours victimaires et revanchards des masculinistes.

Sans oublier toutes ces conjointes qui téléphonent au centre de crise parce qu’elles s’inquiètent pour leur conjoint ni toutes ces femmes qui constituent la majorité des bénévoles qui répondent aux appels d’aide dans les centres de crise. Merci à ces femmes!

Les nouvelles données statistiques pour le Québec indiquent clairement que des variables autres que le sexe ont autant ou même plus d’influence sur le taux de suicide. Si la région de Laval compte 8,8 suicides pour 100 000 personnes, le taux monte à 14 suicides pour 100 000 personnes dans la région de Québec, à 23,4 suicides dans la région de l’Abitibi-Témiscamingue et à 84,6 suicides au Nunavik. Il y a donc proportionnellement 10 fois plus de suicides dans cette dernière région qu’à Laval, mais qui osera prétendre que le féminisme est plus influent au Nunavik qu’à Laval?

De plus, toute proportion gardée, sept fois plus d’hommes que de femmes s’enlèvent la vie avec une arme à feu, mais trois fois plus de femmes que d’hommes se suicident en ingurgitant des médicaments ou d’autres substances toxiques. Bref, les hommes ont plus souvent recours que les femmes à des armes à feu pour s’enlever la vie, ce qui est la preuve de la force d’une identité masculine stéréotypée et non d’une crise d’identité masculine. Sans oublier que les cohortes des jeunes hommes autochtones, trans, bi et homosexuels ont le taux de suicide le plus élevé chez les hommes. Peut-on sérieusement prétendre que c’est à cause des féministes et des femmes?

Enfin, la baisse du taux de suicide chez les hommes s’explique sans doute par la baisse du chômage (la pauvreté est la cause principale du suicide chez les hommes, selon plusieurs épidémiologistes), mais aussi et surtout par les campagnes de prévention qui ont ciblées les hommes en priorité, depuis plus de vingt ans. Un autre fait qui contredit la thèse masculiniste qui prétend que l’État ne s’occupe que des femmes et jamais des hommes.

IMPORTANT Si vous avez besoin de parler de suicide, pour vous ou pour des proches, n’hésitez jamais à téléphoner au 1-866-277-3553 (partout au Québec, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24). Voir aussi : www.commentparlerdusuicide.com
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