L'obsolescence de nos désirs

Photo: Julian Colton

Ce que vous allez acheter à Noël, quand faudra-t-il le remplacer? Y aura-t-il une paire de bas qui s’usera au bout de 3 mois? Un ordinateur qui sera fonctionnel 3 ans? Une robe qui ne sera plus à la mode l’an prochain? Ou peut-être est-ce une décoration de Noël dont la batterie est soudée? Heureusement que Noël arrive une fois par an. Les anniversaires aussi. La Saint-Valentin. La fête des Mères. Celle des Pères. Plein d’occasions pour remplacer plein d’objets qui ne sont pas faits pour durer.

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Vous pensez que j’exagère? Je pourrais vous sortir l’histoire du premier ordinateur familial que nous avons eu à la maison, qui a survécu durant mon primaire, mon secondaire, et qui a même servi à ma sœur pendant ses années collégiales. Mais c’est de l’anecdote. Il faudrait me croire sur parole, et il est vrai que cette histoire a des airs de radotage, comme celle de la distance qu’il fallait marcher, avec ou sans bottes, pour se rendre à l’école.

L’obsolescence programmée, c’est des histoires d’horreur. Comme celle de l’ampoule de Livermore. Vous en avez déjà entendu parler? C'est une ampoule électrique allumée en permanence depuis 113 ans. Oui, 113 ans. Allumée. En permanence. Elle éclaire toujours la caserne de pompiers de la petite ville de Livermore en Californie. Si on essayait de répéter l’expérience avec une ampoule DEL allumée en permanence, on en aurait pour 5 ans. Où sont passés les 108 ans d’écart? Une des explications est que l’ampoule plus que centenaire a vu sa longévité améliorée grâce à une réduction de la tension électrique. En effet, sa lumière n’est pas la plus brillante.

Mais il y a une autre explication. Et c’est ici que ça devient dérangeant. Dans les années 1920, un cartel international, Phœbus, a été mis en place pour contrôler les prix et le produit. Alors qu’on promettait une ampoule qui dure plus longtemps, le cartel a établi un consensus autour d'une durée de vie de 1000 heures. Toutes les compagnies présentes se sont engagées à payer des amendes si elles produisaient des ampoules de plus longue durée, et elles en ont développé de plus fragiles pour se conformer à la norme. Le cartel a existé jusqu’au milieu des années 1950. Cet épisode aura eu un effet durable sur la recherche et le développement des techniques d’éclairage.

Au-delà des conspirations capitalistes qui agiraient malgré nous, il y a le simple calcul du marché qui nous connaît si bien. Il existe encore des produits qui durent, mais sommes-nous prêts et prêtes à les acheter?

L’obsolescence programmée, c’est cela, mais c'est aussi nous. Au-delà des conspirations capitalistes qui agiraient malgré nous, il y a le simple calcul du marché qui nous connaît si bien. Il existe encore des produits qui durent, mais sommes-nous prêts et prêtes à les acheter? Avons-nous l’argent nécessaire pour nous offrir un robot culinaire dont hériteront nos petits-enfants? Voudra-t-on encore de notre tablette électronique quand on ne pourra plus la mettre à jour, quand les derniers logiciels à la mode ne seront plus compatibles? A-t-on envie d’essayer de réparer l’étagère craquée au risque de perdre tout ce temps pour un échec lamentable? Et dans 20 ans, voudra-t-on encore utiliser la même laveuse un peu bruyante qui consomme beaucoup plus que celles de la nouvelle génération?

En plus, devant l’alternative « le même, mais avec du duck tape » et « un nouveau, tout propre, tout beau et un peu plus rapide », il semble que nous soyons collectivement prêts à dépenser un peu plus pour la nouveauté. Les départements de marketing le savent bien et moussent la vente des produits qui brillent, ceux qui ont un petit quelque chose de plus que l’an dernier, qui ne coûtent presque rien mais offrent toutes les fonctionnalités dont on peut rêver. Pas de ceux qui durent.

Chaque année, on a droit à une nouvelle « couleur de l’année ». Chaque année, on revoit la longueur de la jupe, du manteau, du chandail, la coupe du bikini, de la robe, du pantalon, le modèle du téléphone, des écouteurs, de la voiture… La petite robe noire classique et intemporelle de l’an dernier n’est plus aussi classique et intemporelle cette année. Chaque année, on a « besoin » de s’adapter au goût du jour.

Il ne reste que nous pour faire rouler la croissance économique. Au prix d’une planète qui s’asphyxie, de l’exploitation de populations et d’inégalités croissantes…

Ainsi, s’il est vrai qu’il y a des laboratoires dédiés à développer des produits à durée de vie limitée, c’est beaucoup parce qu’ils savent que les consommateurs et consommatrices ne demandent rien de mieux que de payer à rabais des objets qui ne dureront pas pour les remplacer quand une nouvelle version plus belle, plus vite, plus mieux sortira à son tour. Et le cycle pourra recommencer. De cette manière, ils s’assurent de faire plein d’argent, mais pas (uniquement) parce que les choses brisent. Non. Plutôt parce que nous ne sommes pas prêts à entrer en relation à long terme avec nos objets. Personne ne nous y pousse non plus. Plus encore, l’économie même est basée sur cette relation. Avec les États qui coupent dans leurs dépenses et les entreprises privées qui préfèrent l’épargne à l’investissement, il ne reste que nous pour faire rouler la croissance économique. Au prix d’une planète qui s’asphyxie, de l’exploitation de populations et d’inégalités croissantes…

Je sais que je serai heureuse, peu importe ce que l’on me donnera, parce que ce qui sera donné, sous l’emballage et derrière l’objet, c’est une relation que je chéris.

À Noël, je ferai partie des chanceux et chanceuses. Je recevrai des cadeaux de personnes que j’aime et qui m’aiment. Je sais que je serai heureuse, peu importe ce que l’on me donnera, parce que ce qui sera donné, sous l’emballage et derrière l’objet, c’est une relation que je chéris. C’est une petite pensée, enveloppée dans plein d’amour. Pendant qu’on s’échangera des regards émerveillés et qu’on prendra des photos des enfants qui se cachent sous le papier d’emballage, je me laisserai aller au plaisir du moment. Au final, Noël, c’est ce moment. Et le cadeau n’est que le prétexte. Pourquoi pas un prétexte durable, tant dans les souvenirs que dans les cadeaux? Ça veut peut-être dire de plus petits cadeaux pour le même prix, mais dans 10 ans, dans 20 ans, ma sœur pourra encore égoutter ses pâtes dans sa passoire. Et elle se rappellera que je l’aime chaque fois qu’elle fait son délicieux spaghetti.

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