Entretien avec Laïty Fary Ndiaye

Laïcité ou islamophobie ?

Que sous-tend vraiment le projet de loi 21? Les avais d'une battante sur la question.

Membre du collectif Femmes noires musulmanes au Québec, groupe antiraciste et féministe, Laïty Ndiaye a enseigné des cours sur le thème «Genre et développement» à l’UQAM et «Genre et conflits» à l’Université Saint-Paul, à Ottawa. Elle est arrivée au Québec il y a une dizaine d’années, alors que s’emballait la polémique sur les accommodements raisonnables.

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Francis Dupuis-Déri : On entend régulièrement que la critique de l’Islam n’est pas du racisme, car l’Islam est une religion ou une culture, mais pas une «race».

Laïty Ndiaye : L’islamophobie est une forme de racisme, comme on peut le voir avec le projet de Loi sur la laïcité, parce que la religion est considérée comme l’affaire de l’Autre, cet Autre qui ne nous ressemble pas, qui est étranger à ce que nous considérons être le Québec. Le gouvernement Legault n’invente rien. C’est un projet assimilationniste visant à éliminer ceux et celles qui ne rentrent pas dans la représentation du «Nous».

Ce projet de loi est fondé sur l’idée qu’on ne veut pas reconnaitre les différences ou qu’elles nous font peur et qu’on préfère les gommer ou les absorber, car on ne veut pas les voir dans l’espace public.

Je crois que cette loi a aussi un lien avec la promesse du gouvernement de diminuer l’immigration.

F.D-D. : Cette islamophobie est donc raciste, mais est-ce aussi sexiste ou antiféministe?

L.N. : Oui, car ce discours nous dit qu’il faut sauver «ces» femmes-là. Tout le monde s’improvise tout à coup féministe. Mais la démarche s’apparente plus à de l’antiféminisme qu’à du féminisme si on infantilise les femmes, si on parle en leur nom et à leur place, si on nie leur agentivité, si on ne reconnait pas leur capacité à exprimer leurs choix, leurs besoins.

F.D-D. : Si on vous laissait l’espace et le temps pour parler d’autres choses que de ce fameux foulard, quelles seraient tes préoccupations premières?

L.N. : Avant de répondre, je tiens à préciser que je ne pense pas que le gouvernement tente de nous distraire par cette loi. Il pense répondre à un problème réel. Mais je suis contre tout ce que cette loi incarne, par exemple l’idée que «c’est comme ça qu’on vit ici», qui évoque une nation monolithique, homogène, hostile au changement et à la différence. Nous avons d’autres préoccupations qui affectent notre vie au quotidien. J’aimerais donc plutôt parler de racisme systémique, de travailleurs pauvres, de la précarité des immigrantes et immigrants temporaires. J’aimerais également qu’on parle de ces enfants à Montréal qui vont à l’école sans avoir déjeuné, que l’on parle du taux de chômage chez les jeunes des minorités visibles. J’aimerais dire enfin que nos enfants ne devraient pas grandir sans voir des gens qui ne leur ressemblent pas exister, jouir de leurs droits, faire des petites et grandes choses. Nos enfants devraient voir de la diversité dans l’espace public.

F.D-D. : Selon toi, pourquoi l’Occident est à ce point obsédé par LA femme musulmane qui porte le foulard, même si elle ne semble pas si puissante?

L.N. : On reste dans le paradigme de l’Occident sauveur des femmes d’ailleurs, passives et victimes de «leurs» hommes et de «leur» religion. Mais personne n’a rien demandé. Ce discours de sauveur permet de se convaincre que «la» femme québécoise est émancipée, libre, autonome, égale à l’homme. Mais si c’était vrai, le féminisme au Québec n’existerait plus. Pour ma part, je ne la connais pas cette femme-québécoise-qui-est-tout-cela. Je ne l’ai jamais croisée.

F.D-D. : Celles et ceux qui défendent l’interdiction du foulard opposent souvent les musulmanes qui le portent et celles qui ne le portent pas. Or votre collectif regroupe les deux types de femmes. Toi-même, tu ne portes pas le foulard, mais tu es solidaire des musulmanes qui le portent…

L.N. : Ce sont nos sœurs, nos voisines, nos amies et ce n’est pas parce que je ne porte pas le voile que je ne suis pas solidaire envers elles.

L'une des expressions qui m’énervent le plus, c’est : «Ah! cette musulmane ne porte pas le voile, elle est donc modérée». Ça ne veut rien dire, sinon qu’il y aurait deux catégories de musulmanes, l’une qui menace le Québec et l’autre pas.

Or cette alternative repose sur des choix personnels de femmes musulmanes par rapport à leur foi et à leur corps. En tant que féministe, je crois qu’il faut respecter leur choix.

F.D-D. : Tu connais bien le mouvement des femmes en Afrique subsaharienne, au Burkina Faso, au Sénégal, au Togo, etc. Or, on entend souvent ici qu’une loi sur la «laïcité» nous éviterait les problèmes qui affectent des pays lointains, où les femmes sont soumises à un patriarcat religieux particulièrement puissant et fanatique. J’aimerais savoir si les féministes que tu croisais en Afrique portaient le foulard et si c’était un enjeu pour elles?

L.N. : Comme ici, il y a là-bas des femmes souvent qualifiées d’«égalitaristes» qui se méfient des religions. Mais le mouvement des femmes en Afrique compte aussi beaucoup d’évangélistes, de catholiques et de musulmanes qui refusent les interprétations fondamentalistes et patriarcales de leur religion.

Certaines dénoncent aussi les violences sexuelles dont sont coupables les évangélistes et les missionnaires catholiques. Elles pratiquent leur religion, mais collaborent entre elles dans les mêmes associations et peuvent défendre ensemble le choix en matière de procréation et d’avortement. Ces féministes ne discutent pas du voile. Ce n’est pas un enjeu, sauf parfois quand on discute des lois en France et ailleurs en Occident.

Dans ce cas, elles considèrent que ces lois occidentales contre le voile sont misogynes parce qu’elles ne laissent pas les femmes faire leurs propres choix quant à leur croyance et à leur corps. Ces femmes africaines considèrent aussi que ces lois expriment une logique colonialiste et xénophobe, puisqu’elles visent souvent les immigrantes.

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