Journalisme

Ces journalistes régionaux qui dérangent

Alors que vient de s'ouvrir la Semaine de la presse et des médias, notre collaboratrice dresse un portrait de journalistes en région qui détonnent.
Photo: Inconnu

Ils ébranlent l’ordre établi des élus, des compagnies et parfois même leurs pairs exerçant la même profession. Un peu comme le personnage de l’enquêteur Columbo, ils sont toujours là, comme des mouches, à talonner leurs sources et à accrocher sur ces petits détails dont la majorité se fout. Par contre, toujours à l’image de ce personnage de fiction célèbre, ils finissent par sortir de foutus bons coups… Ces journalistes régionaux qui dérangent : militants ou journalistes?

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Le 5 mai prochain, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) récompensera les journalistes qui ont publié les reportages les plus percutants de 2018 en remettant ses prestigieux prix Judith-Jasmin et plusieurs autres prix. Le travail des médias locaux et régionaux a bien failli passer inaperçu, alors que leur catégorie avait été dissoute par un remaniement de la fédération. Réintégrée grâce aux pressions des sections régionales, elle a entre autres permis la nomination de quatre reportages régionaux.

Thomas Deshaies fait partie des finalistes. L’an dernier, ce journaliste de Radio-Canada Abitibi-Témiscamingue est celui qui a mis en lumière, tant sur la scène régionale que nationale les enjeux reliés à la possible construction d’une mine à de lithium à proximité de l’esker Saint-Mathieu-Berry — là où l’on retrouve l’une des meilleures eaux au monde et où est puisée l’eau Eska.

Thomas Deshaies
Courtoisie

Depuis, il suit cette affaire dans les moindres détails. Il publie aussi de nombreux reportages sur des enjeux environnementaux de sa région. Ses collègues le surnomment même amicalement Thomas «Shields» Deshaies, en référence au journaliste du journal Le Devoir, Alexandre Shields, qui s’intéresse lui aussi au «beat» environnement. «Quand tu vis ça, puis que ça prend les proportions que ça a pris, il y a toutes sortes de contrecoups et de difficultés. Dans des petits milieux, c’est beaucoup plus difficile pour les journalistes. En plus d’avoir moins de moyens, au jour le jour, ils côtoient ces gens-là dans la rue, qui parfois, ne seront pas contents de ce qu’ils ont écrit», fait remarquer le journaliste de 29 ans.

À 1500 kilomètres à l’est de Thomas Deshaies, à Havre-Saint-Pierre, sur la Côte-Nord, Sophie-Anne Mailloux exerce le métier de journaliste pour la radio locale de CILE depuis 2005, soit depuis 14 ans. «Quand je suis arrivée ici, je partais de Québec. C’était une région que je ne connaissais pas du tout. L’objectif initial était de venir passer au moins un an, «toffer» deux ans si je pouvais, puis ensuite envisager un retour vers les grands centres», se souvient la journaliste. «J’y ai découvert un beau milieu, mais aussi une liberté de travail qu’on ne retrouve peut-être pas dans de plus grands médias», raconte-t-elle.

Choquer une petite communauté

Sophie-Anne Mailloux
Courtoisie

Si Sophie-Anne Mailloux bénéficie d’une liberté de ses employeurs, ce n’est par contre pas toujours le cas de la part des acteurs du milieu. Dans son premier mandat (2005-2009), le maire actuel de Havre-Saint-Pierre, Pierre Cormier, n’a ni plus ni moins que boycotté la journaliste. Cette période a été «l’un des épisodes les sombres de sa carrière».

«Pendant plus de la moitié de son mandat, il a été impossible de travailler ou d’obtenir de l’information normalement de la municipalité», se souvient-elle. Pourquoi un élu en arrive-t-il à ignorer une journaliste?

Dans le cas de Sophie-Anne Mailloux, aucun événement précis n’aurait mené à cette difficile relation avec le maire, mais plutôt une accumulation de rencontres acerbes. «Je suivais mes dossiers et je talonnais pour obtenir des réponses. En défaut d’en obtenir, je ne me suis jamais gênée pour dire qu’il manquait des parties du «puzzle», dit-elle.

Le style journalistique de Thomas Deshaies, en Abitibi, détonne aussi de certains de ses pairs ou de ses prédécesseurs. «Ce n’est pas tout le monde qui aime ce que Thomas fait. Il n’est pas très objectif.» «Clairement, son jupon dépasse.» Ce genre de commentaires circule dans les chaumières de l’Abitibi et sur les réseaux sociaux. Le journaliste qui est cofondateur du média indépendant et engagé l’Esprit libre en est conscient. Il ne juge pas pour autant le style moins insistant de certains de ses collègues. Il attribue plutôt son regard plus critique, notamment au fait qu’il n’est pas originaire de la région. «Quand on vit dans une communauté et qu’on y a grandi, il y a des choses qu’on ne voit pas, qui sont ancrées et évidentes. Quand on a un regard extérieur, il y a des choses qui nous apparaissent plus facilement», interprète-t-il.

Il cite en exemple son premier dossier qui avait quelque peu bousculé l’ordre établi. Il s’était intéressé au fonctionnement de la démocratie municipale en Abitibi. Il avait entre autres porté une réflexion sur l’absence de débats, de partis politiques. «Je me rendais compte que, pour tout le monde, ce mode de fonctionnement était tout à fait normal, mais quand je regardais avec plein d’autres villes, c’était plutôt différent. Quand il n’y a pas souvent des sujets qui vont bousculer, c’est souvent perçu comme négatif par les élus. Ils sont plus habitués à une couverture de «point de presse», fait remarquer Thomas Deshaies.

«L’esprit, dans les petits milieux, c’est de ne pas déranger l’ordre établi et de ne pas poser de questions qui dérangent», renchérit Sophie-Anne Mailloux.

Il n’y a d’ailleurs pas seulement le maire qui a exprimé son désarroi face à son travail. «C’est arrivé qu’on me demande d’arrêter, de mettre la pédale douce, qu’on refuse de me répondre, qu’on remette en question si c’était légitime de je pose une question ou que je m’adresse à tel groupe. Je me suis aussi fait refuser l’entrée à une assemblée publique», énumère la journaliste. De son côté, Thomas Deshaies a été la cible de boycottages sporadiques. Il a déjà été le seul journaliste à ne pas être invité lors d’une annonce. Une compagnie a aussi déjà «enquêté» sur son passé de militant pour le discréditer.

Journalistes ou militants?

«Des journalistes qui sont seuls ou dans de très petites rédactions, dans des régions où il y a très peu de médias et qui réussissent à faire sortir des histoires où des enjeux dérangent dans leur communauté, ont un courage qui mérite d’être salué», souligne la professeure au département de communication et d’information de l’Université Laval et directrice du Centre d’études sur les médias, Colette Brin, qui se réjouit du même coup de la réintégration de la catégorie régionale pour les prix Judith-Jasmin.

La chercheuse constate par contre que, du côté des acteurs politiques, sociaux ou économiques éclaboussés par des reportages, le travail journalistique est souvent incompris. «Ça demande un effort de pédagogie auprès de ces gens-là. Quand on fait ce genre de travail, qui déplaît, ça peut finir vers des choses plus positives», mentionne-t-elle. Une chose est sûre, ce n’est pas le froid installé par les sources qui intimide les journalistes les plus déterminés. «Jamais», répond avec assurance Sophie-Anne Mailloux lorsqu’on lui demande si elle a déjà eu envie de jeter la serviette. C’est aussi le point de point de vue de Colette Brin, qui confirme que les boycottages sont une très mauvaise stratégie de communication. Ils attirent l’attention et emmènent les journalistes à faire encore plus d’enquêtes.

Dans tous les cas, en région ou pas, les sujets environnementaux sont devenus délicats à traiter pour les journalistes croit Colette Brin. Inévitablement, ils deviennent associés à la cause, constate-t-elle.

«Le rôle du journaliste est de faire état de l’ensemble des points de vue : la science, le développement durable, les préoccupations légitimes de la population, la création d’emplois… et d’aider la population à se positionner sur ces enjeux-là», explique la professeure de journalisme.

Le danger : être discrédité et ne plus être écouté ou lu. «Quand les gens ne t’écoutent plus, ou ne te lisent plus parce qu’ils disent «lui ou elle, on le sait ben», c’est un problème. On a perdu l’impact qu’on avait», prévient-elle.

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