RELIGION

Un dimanche de Pâques à Port-au-Prince

Notre chroniqueur revient d'un séjour à Haïti où les premiers jours de sa visite ont commencé avec les célébrations de Pâques
Martin Forgues

Dieu est mort, déclarait Nietzsche dans Le gai savoir. Sauf que même si le philosophe est mort il y a plus de 120 ans, le mémo ne s’est certainement pas rendu à Port-au-Prince. Ici, Dieu est partout - il vend même de la loterie.

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Milles églises

Si on a jadis baptisé Montréal la ville aux cent clochers – le journaliste Edgar Andrew Collard l’appelait Silver Town en référence aux toits argent qui brillaient sous le soleil – Port-au-Prince se révèle certainement comme la ville aux milles églises, toutes dizaines de dénomination confondues.

Parce que la répartition des confessions religieuses est beaucoup plus diversifiée qu’en apparence dans la perle des Antilles. Majoritairement chrétiens (88%), les dix millions d’habitants de l’île se divisent pourtant entre eux de manière effarante : surtout catholiques, mais de plus en plus représentés par une multitude d’églises protestantes – baptistes, adventistes, pentecôtistes, mormons.

L’autre 12%? Ils et elles se déclarent adeptes du vaudou ou, dans un cas sur 10, athées. Sans compter que les rites vaudou, religion ancestrale et native d’Haïti, se mélangent souvent aux rituels chrétiens appris des colonisateurs européens puis, religieusement parlant, américains.

Parce que ces églises évangéliques se sont implantées depuis les États-Unis, fortes de ressources financières faramineuses, et où on trouve une importante diaspora haïtienne, surtout en Floride et dans l’état de New York.

Au moment d’écrire ces lignes quelque part sur la colline de Pacot, on trouve cinquante églises, surtout évangéliques. Église adventiste Cheki. Deux salles du Royaume des Témoins de Jéhovah. Église wesléenne de Canaan. Temple adventiste Salem. Première église baptiste. Une salle de l’Église de Jésus-Christ des Saints du Dernier Jour. Dans le même périmètre, on trouve une centaine d’écoles, tous degrés confondus.

1-0 pour l’éducation laïque, mais de peu.

Parce que les églises évangéliques d’inspiration américaine, à l’image des épidémies courtoisie du mouvement mondial anti-vaccin, ramènent des idées qu’on croyait éradiquées. Homophobie, sexisme, mépris de classe, combattues il y a déjà un temps notamment par un prêtre adepte de la théologie de la libération devenu chef d’État.

C’est ce que m’a dit un journaliste local, au détour d’une conversation autour de quelques bouteilles de Prestige.

Merci Jésus, Dieu est grand

Cette ferveur religieuse – les nuances sont importantes – ne suscite pas moins ce qui reste d’espoir pour une partie de la population, surtout chez les plus fragiles.

La présence divine se manifeste dans la majorité des rues en longeant les trottoirs étroits, alors qu’un pare-brise sur quatre arbore un «Mèsi Jezi» ou un «Dieu soit loué», ainsi qu’une multitude variante d’invocations, jusqu’aux dépanneurs et salons de beauté «Christ-Roi» et «Jésus Notre Sauveur», toujours présentés avec des couleurs vives qui en disent long sur la profondeur de la croyance de ceux et celles qui les affichent.

«Dieu va nous sauver», me disait Érick, chauffeur de taxi, sur la route entre la commune aisée de Delmas et la capitale haïtienne.

Cette phrase, je l’ai entendue résonner dans mon esprit, comme quelque chose qui transcende le temps comme l’espace.

Je l’ai entendu de manière tout aussi évocatrice à Kandahar, en novembre 2013, de la bouche de ce vieux marchand de légumes qui avait vu quatre régimes politiques et autant de coups d’État couler le long du tumultueux fleuve de la vie d’un Afghan.

De même que partout où mes vieilles bottines de marche ont foulé le même sol que nombre de damnés de la Terre.

Pour le meilleur et le pire

En un mois, deux attentats commis au nom du fanatisme religieux et politique ont creusé de profondes balafres dans le tissu social de la communauté musulmane de Christchurch en Nouvelle-Zélande et de la communauté chrétienne du Sri Lanka.

Dieu est mort, scandent les athées et néo-athées convaincus avec arrogance que le débat sur l’existence de «Dieu» est clos.

Dieu est grand, crient les fanatiques en se faisant exploser ou en lançant une voiture dans une foule. Il sert de caution tant à ceux qui entrent dans les églises noires pour abattre ses fidèles qu'à ceux qui cherchent à brimer et à humilier femmes, minorités et indigents.

Dieu nous sauvera, espèrent ceux et celles écrasés par le poids des pouvoirs terrestres qui festoient loin au-dessus d’eux.

Ici à Port-au-Prince, Dieu est bien vivant, sans forme définie, mais animant ce dimanche marquée par mille messes, parades et autres processions qui font, le temps d’une journée, briller la perle des Antilles à-travers la coquille qui la retient toujours prisonnière.

Le mémo ne s’est finalement pas rendu loin, pour le meilleur comme pour le pire.

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