Laïcité

Le ratatinement : réponse à Jean-François Lisée et aux défenseurs de la loi 21

Suite à un échange dans Le Devoir avec l'ancien chef du Parti québécois, notre chroniqueur s'explique à nouveau.
Photo: Musée D'Orsay

On m’a reproché plus ou moins poliment de confondre des pommes et des oranges, au sujet de la stigmatisation des minorités religieuses au Québec dans les années 1930 et aujourd’hui («De l’antisémitisme à l’islamophobie : de la grève de 1924 à la Loi 21»). J’utilisais pourtant la bonne vieille méthode comparative. Or, comparer et confondre n’est pas la même chose. Comparer des pommes et des oranges permet d’identifier quelques similitudes, sans prétendre que les deux fruits sont identiques. Mais les confondre du simple fait qu’ils sont ronds tous les deux est une faute logique, un sophisme.

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

Il s’agit d’un sophisme que d’affirmer que (1) parce que le catholicisme est une religion tout comme l’islam et que (2) le catholicisme a dominé le Québec, donc (3) l’islam va dominer le Québec. C’est aussi un sophisme d’affirmer que (1) l’Iran est dominé par l’Islam politique qui a forcé les femmes à porter le foulard, or (2) il y des Québécoises musulmanes qui portent le foulard, donc (3) l’Islam politique va s’imposer au Québec comme en Iran. C’est aussi une erreur logique et politique de confondre l’émancipation de la majorité face à l’Église catholique au Québec dans les années 1960 et la stigmatisation de musulmanes qui portent le foulard (pas même 1 %) dans les institutions.

Pourquoi? Parce qu’une pomme se compare en certains points à l’orange, mais elle n’est pas une orange, tout comme ne sont pas identiques le catholicisme et l’islam, le Québec et l’Iran, la majorité et la minorité. Au Québec, l’Église catholique a participé à la conquête du territoire et à son évangélisation. Elle a participé à fonder un pays à 99 % chrétien qu’elle a contrôlé, nommé, opprimé, trahit, violé. Cette Église était hégémonique, dominante et opprimante et c’est pour cela qu’elle a été combattue pendant la Révolution tranquille.

Le judaïsme et l’islam sont deux religions différentes, mais elles ont certaines similitudes entre elles au Québec. Dans les années 1930 et 1940, le Juif ultra-minoritaire était perçu comme une menace à une époque de très fort antisémitisme. Il a été stigmatisé par la majorité franco-catholique qui prétendait ne pas être antisémite.

Depuis environ deux générations, la musulmane qui porte le foulard est une véritable obsession, de Kaboul à Hérouxville. Elle est stigmatisée par la majorité qui prétend ne pas être islamophobe.

Le Juif et la musulmane ne sont pas identiques, mais subissent un traitement similaire. Heureusement, hier comme aujourd’hui, une minorité de la majorité prend la défense des minorités religieuses non pas au nom de la religion, mais de la tolérance et de l’accueil. Voilà la part juste de la nation québécoise, si une telle chose existe.

Ratatinement

Comme les pommes, il y a différentes manières d’apprêter le nationalisme. On peut faire des tartes, de la compote, de la croustade, les tremper dans le sirop. Mais il y a aussi des pommes pourries et ratatinées. De même, il y avait dans les années 1990 un «nationalisme civique» relativement pluraliste, inclusif et accueillant. Plutôt optimiste et positif, son adversaire était l’État canadien et le gouvernement d’Ottawa, et non pas la Québécoise musulmane portant le foulard.

Aujourd’hui domine le «nationalisme ethnique», pessimiste, frileux et fielleux. Ce nationalisme totalement ratatiné a oublié l’État canadien et n’a d’autres ressorts que cette détestation — peur, haine, mépris — de l’Autre.

On cherche en vain, pourtant, des cas réels d’une policière, d’une gardienne de prison ou d’une agente de la faune (!) arborant un signe religieux et abusant de son autorité, ou encore d’enseignantes qui profiteraient de leur emploi — mal payé, surchargé, épuisant — pour convertir «nos» enfants à l’Islam. Rien à voir, donc, avec l’oppression qu’exerçait l’Église catholique jusque dans les années 1960.

Si la nation québécoise existe, n’aurait-elle donc pas un seul objectif plus urgent, important et constructif que la «laïcité» à réaliser ici, maintenant, ensemble?

Les enfants

Peut-être nos enfants — dont le sort nous préoccupe tant — nous montrent-ils la voie? Or ils ne manifestent ni pour ni contre Dieu ou la laïcité, même s’ils ont assisté depuis leur naissance à tant de manœuvres partisanes pour stimuler la peur et la détestation de l’«Autre».

Prêtons l’oreille à cette clameur des enfants du Québec qui monte de la rue. Ils ont peur — réellement — et ils ont décidé de se battre, non pas contre l’«Autre», mais ensemble, pour le climat, pour l’humanité.

C’est pour cela qu’ils sont dans la rue, ici et partout dans le monde, pour eux, pour nous, pour leurs enfants à venir, pour le pays, pour la terre entière. Ils savent qu’ils sont seuls, abandonnés de Dieu, de l’État, de nous. Pendant que nous combattons des moulins à voiles, ils espèrent sauver la vie elle-même, avant qu’il n’y ait plus sur Terre ni pommes, ni oranges.

Poursuivez votre lecture...