Environnement

L'économie circulaire va-t-elle nous sauver?

Cette nouvelle forme d'économie est-elle révolutionnaire, ou plutôt récupérée par les entreprises capitalistes?
Photo: Inconnu

En prônant une moindre utilisation des ressources naturelles, l'économie circulaire nous offre de belles promesses. Mais où fixer la limite entre progrès souhaitables et écoblanchiment?

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

À chaque époque son concept à la mode. Et en ce moment, celui qui a le vent en poupe, c’est l’économie circulaire, un modèle qui prétend abolir la notion même de déchet en transformant la poubelle en une nouvelle ressource. Difficile de trouver une idée qui fait davantage consensus pour le futur : lors de la dernière campagne provinciale au Québec, on la retrouvait dans les programmes de la CAQ, de Québec solidaire et du Parti québécois.

Contrairement à l’économie linéaire, qui extrait des ressources naturelles pour produire des objets qui sont jetés à la fin de leur vie utile, l’économie circulaire crée des boucles de réutilisation, réduisant ainsi l’impact environnemental de la consommation des biens et services. On connaît déjà plusieurs exemples inspirants : une microbrasserie qui fournit ses résidus de brassage à un agriculteur local pour qu’il nourrisse ses animaux, des déchets forestiers recyclés en biomasse pour chauffer sans émettre de gaz à effet de serre, des objets que l’on peut réparer plutôt que de les jeter et d’en acheter d’autres…

«Une stratégie d’économie circulaire qui va prendre du galon dans les prochaines années, c’est l’économie de fonctionnalité», anticipe le directeur exécutif de l’Institut de l’environnement, du développement durable et de l’économie circulaire (EDDEC), Daniel Normandin. En vertu de celle-ci, «plutôt que de vendre un produit, les entreprises en vendront l’usage. Elles seront plus enclines à développer des produits durables, réparables, et recyclables en fin de vie, parce que moins elles auront à travailler sur le produit entre le client A et le client B, plus elles gagneront d’argent.»

L’économie circulaire a tout pour plaire, donc… peut-être un peu trop, car à mesure que les grandes entreprises s’approprient le concept, les risques de greenwashing vont grandissant.

Une avalanche de belles intentions

En septembre 2018, une Coalition pour le leadership en matière d’économie circulaire (CLEC) est lancée à Halifax. Son but est de faire du Canada «un chef de file mondial au sein d’une économie circulaire fondée sur l’atteinte d’un développement durable et prospère, qui ne génère pas de déchet et soit à faible émission de carbone».

Parmi les fondateurs de la CLEC, on trouve Loblaws (Maxi, Provigo), ainsi que les branches canadiennes de très grosses compagnies comme Unilever, Walmart ou IKEA. On trouve aussi le Conseil national zéro déchet, qui n’est pas une association de ces nouvelles épiceries de quartier vendant des produits en vrac, mais plutôt un regroupement de municipalités et d’entreprises. Parmi celles-ci (encore) Walmart, Sobeys (IGA) et le groupe Metro (Metro, Super C).

Quand on évoque les entreprises susnommées, ce n’est pourtant pas l’expression «zéro déchet» qui vient spontanément en tête — pensons aux emballages autour de viandes ou de certains légumes dans les supermarchés. Unilever, qui possède de nombreuses marques comme Axe, Hellmann’s ou Lipton, produit 610 000 tonnes d’emballage en plastique chaque année, et est le deuxième contributeur (derrière Nestlé) à la pollution plastique aux Philippines.

Metro vient toutefois de frapper un grand coup en permettant à ses clients d’amener leurs propres contenants dans ses magasins. À ce même chapitre des bonnes intentions, Walmart Canada entend diminuer de 50 % le nombre de sacs offerts en caisse d’ici 2025 et éliminer tout le plastique inutile ainsi que le polystyrène dans ses marques maison.

Selon les principes de l’économie circulaire, la réduction des produits à usage unique est la première action à considérer (c’est particulièrement le cas pour les plastiques, que l’on retrouve aujourd’hui jusque dans le corps humain, et dont la masse dans les océans dépassera celle des poissons d’ici 2050 si rien n’est fait pour endiguer le problème). Viennent ensuite une panoplie de solutions à épuiser avant d’en venir au recyclage, qui est le dernier recours. «On peut par exemple penser à la récupérabilité des produits, à leur partage ou à leur écoconception, détaille Daniel Normandin. Les entreprises sont prêtes à travailler sur leurs chaînes de valeur pour y arriver.»

Unilever, en collaboration avec Pepsi et Nestlé, s’apprête par exemple à relancer le concept du livreur de lait qui récupère les contenants vides de ses clients pour les laver et les reremplir. Ce service de livraison, nommé LOOP, va être testé dans quelques grandes villes du monde.

Refuser le contrôle du législateur

Cependant, à l’époque où le jetable devient ringard et où le réutilisable offre des opportunités de marketing, le secteur privé n’entend pas se faire dicter par les pouvoirs publics sa manière de gérer le plastique.

En effet, si l’on égrène la liste des membres du Conseil national zéro déchet, on sera surpris de trouver… le lobby du plastique, c’est-à-dire l’Association canadienne de l’industrie des plastiques (ACIP). Cette dernière s’est pourtant opposée avec insistance aux tentatives de municipalités d’interdire les sacs de plastique à usage unique sur leur territoire, geste «zéro déchet» s’il en est.

En 2016, elle a notamment embauché deux lobbyistes pour «sensibiliser les titulaires de charges publiques municipaux et provinciaux quant aux conséquences de décisions précipitées en matière de bannissement de sacs d’emplettes de moins de 50 microns». Et l’an dernier, l’ACIP a fait campagne contre le bannissement des sacs de plastique à Laval et à Longueuil en citant de manière quelque peu abusive une étude de Recyc-Québec qui «démontre que les sacs de plastique demeurent la meilleure option pour l’environnement». Celle-ci dit qu’il faut utiliser 98 fois un sac réutilisable avant que son empreinte écologique soit équivalente à celle du sac de plastique mince… alors que c’est précisément la vocation de ces sacs que d’être utilisés longtemps!

Daniel Normandin, dont l’Institut EDDEC fait partie de la CLEC en compagnie du Conseil national zéro déchet, ne voit pas de contradiction à siéger avec de telles personnes. «On n’aura pas de solution si on n’assoit pas tout le monde à la même table : producteurs de résine, entreprises qui fabriquent ou utilisent des produits à usage unique, distributeurs et consommateurs. On n’est pas dans un climat de confrontation, mais de collaboration : à chaque fois qu’on essaie de bannir un produit, les entreprises qui en vendent et leurs employés sont sur la défensive, puisque c’est leurs profits et leurs emplois qui sont en jeu.»

Dans le rapport de la CLEC de février 2019, bien qu’on souligne les succès des bannissements, on dit qu’une taxe fonctionne aussi bien. L’avantage semble clair : plutôt que de remettre en question le comportement des producteurs, elle permet de rejeter la responsabilité sur le consommateur.

Sensibiliser plutôt que se faire réglementer : il s’agit d’une tactique vieille comme le monde, allègrement utilisée par les producteurs de boissons et d’emballages. En 2015, l’ACIP a d’ailleurs fait du lobbying pour élaborer une politique de sensibilisation. Il s’agissait de «convaincre les élus d’adopter une politique prônant une utilisation plus responsable des sacs de plastique d’emplettes sur le territoire de la Ville, visant à réduire leur empreinte sur l’environnement, à savoir promouvoir la réutilisation des sacs d’emplettes et favoriser leur recyclage».

«Celui qui a le contrôle sur la fin de vie des produits, c’est le consommateur», insiste M. Normandin. Pour lui, le bannissement pur et simple du plastique à usage unique peut être une option, mais seulement en dernier recours. «Je pense qu’il faut plutôt travailler sur l’utilisation de polymères biodégradables dans les produits à usage unique.»

Déjà, toutes sortes de nouvelles inventions sont avancées pour venir à bout du problème du plastique sans interdiction pure et simple : bactéries qui mangent ou produisent du plastique, bioplastique, plastique biodégradable ou compostable… Des solutions qui laissent le professeur spécialiste de la décroissance à HEC Montréal, Yves-Marie Abraham, de marbre : «Le milieu des affaires est intéressé à faire appel à des solutions hypertechniques plutôt que de remettre un mode de production et au-delà, un mode de vie. Or, ces techniques mobilisent elles-mêmes toutes sortes de ressources plus ou moins rares et limitées.»

De mauvaises surprises en perspective

L’ACIP ne veut rien savoir du bannissement des plastiques à usage unique, mais contre-attaque en proposant que 100 % du plastique produit soit recyclable ou récupérable d’ici 2030. Walmart vise la même chose pour ses marques maison dès 2025. Si ces annonces sont encore une fois séduisantes, la question de leur application reste entière quand on connaît les couacs des systèmes de recyclage : à l’heure actuelle au Canada, «seulement 12 % des quelque 3,84 millions de tonnes de plastique généré annuellement est collecté pour recyclage», de l’aveu de la CLEC. Le reste finit dans des sites d’enfouissement… ou dans la nature. Monter ce pourcentage à 100 % va s’accompagner d’une facture considérable pour les contribuables, sachant qu’actuellement, «les administrations locales du Canada dépensent environ 3,2 milliards de dollars par an pour gérer 34 millions de tonnes de déchets», toujours selon la CLEC.

La mise en place d’une économie circulaire pose aussi la question de ses effets rebond. Daniel Normandin ne cache pas qu’il puisse y en avoir : «Consommer l’usage d’un produit coûte moins cher que d’acquérir ledit produit, note-t-il. Un des effets potentiels, c’est que le consommateur pourrait se retrouver avec un pouvoir d’achat plus grand, et il pourrait donc surconsommer ou voyager davantage, donc émettre davantage de gaz à effet de serre.»

C’est probablement le plus grand défaut de l’économie circulaire, telle que désirée par les industriels : sa soumission totale au culte de la croissance économique.

David Hughes, président d’une ONG membre de la CLEC, The Natural Step Canada (financée entre autres par les pétrolières Suncor et Cenovus), l’explique de la manière suivante : «Depuis ses débuts, le mouvement mondial pour le développement durable a promu une société qui prospère à l’intérieur des limites de la nature. Pendant ce temps, les chefs d’entreprise et les économistes ont cherché à utiliser efficacement les ressources pour maximiser les profits et les dividendes aux actionnaires. L’économie circulaire est un concept unificateur qui vise à atteindre ces deux idéaux […].» Avec beaucoup d’argent à la clé : la CLEC affirme que «les pratiques économiques circulaires en vigueur entraîneront une activité économique de plus de 4,5 billions [milliers de milliards] de dollars américains d’ici à 2030».

Une économie capitaliste qui continue à prospérer de manière propre, sans créer de déchets, en découplant croissance du PIB et exploitation des ressources naturelles... Cette hypothèse consterne Yves-Marie Abraham : «C’est de l’ordre du mensonge, affirme-t-il. L’histoire nous démontre qu’il y a une corrélation directe entre croissance économique et consommation d’énergie, notamment issue des hydrocarbures. Il y a aussi un lien entre la croissance et l’extraction des autres ressources naturelles.» Il n’a cependant rien contre le principe même d’économie circulaire : «Ses principes fondamentaux, comme la réduction des déchets à la source ou l’interdiction d’un certain nombre de biens à usage unique, sont extrêmement pertinents… dans une perspective de décroissance. Sinon, on aura des projets du même acabit que ceux de développement durable, qui se sont soldés par un échec manifeste.»

En d’autres termes, si l’économie circulaire devient une stratégie marketing des multinationales, elle risque fort de tourner en rond.

Poursuivez votre lecture...
Série sur les masques - Partie 2
« Si tout le monde portait des masques, on pourrait rapidement venir à bout de l'épidémie »
André Noël
6 mai 2020
Les ficelles
Épisode 8 - « Les femmes et les enfants d’abord »
6 mai 2020