GAME OF THRONES

La politique du fer

La réalité au-delà de la fiction : une réflexion de notre chroniqueur sur la série qui a fait sensation.
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De gauche ou de droite? Progressiste ou réactionnaire? Dragons, géants et magies peuvent-ils être les vecteurs d’idées politiques? On ne peut plaquer les catégories politiques sur une œuvre de fiction sans tomber dans l’anachronisme, de surcroît lorsque cette œuvre se situe dans un temps et un espace totalement fictif.

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Cela revient-il à dire que rien de politique n’émane d’une œuvre comme Games of Thrones (GOT)? Bien au contraire. Même la plus légère des œuvres créatrices diffuse des valeurs et une éthique, et donc une politique. La création se fait à partir d’un socle bien concret, personne n’y échappe – surtout pas ceux qui pensent y échapper.

Ne s’arrache pas du présent qui veut. En ce sens, l’humour absurde est sans doute celui qui se veut le moins politique tout en étant le reflet le plus fidèle de la perte de sens traversant nos sociétés.

Politique, mon dragon?

Laissons de côté les batailles spectaculaires, les intrigues amoureuses, les milles et uns détours pour se poser directement la question: quel est le message politique de GOT?

Le monde de GOT fait face à trois menaces et celles-ci motivent toutes les actions des héros.

La première est celle des Marcheurs. À la manière du « méchant » des histoires de supers héros, les Marcheurs incarnent le mal absolu. Sans raison apparente, ils n’ont qu’un but : tuer et détruire. S’ils l’emporte, c’est littéralement la fin de la vie sur terre. Non sans raison, plusieurs y voient un parallèle avec les réchauffements climatiques. Avec peine et sacrifices, une vaste coalition humaine va finalement les vaincre.

La deuxième menace est celle de Cersei Lannister. Consanguine, corrompue, décadente, immorale, machiavélique: elle incarne le pouvoir dans tout ce qu’il a d’abusif. Au New York Times, l’auteur de la série, George R.R. Martin affirmait d’ailleurs que Joffrey Lannister, le jeune prince sadique et lâche, trouvait sa correspondance en Donald Trump.

Daenerys est une espèce de Lénine. Son projet d’émancipation contenait le germe de la tyrannie. On ne peut concocter des plans utopiques pour l’humanité sans faire violence à cette dernière.

Ce péril « fasciste » est anéanti par Daenerys, qui incarne également la troisième menace. Daenerys est l’utopie d’un monde meilleur, égalitaire et libre. Elle libère les esclaves, anéantit la noblesse et devient admirée de tous. Au moment où elle arrive à la tête des Sept Royaumes, elle bascule cependant dans la tyrannie. Daenerys la libératrice devient donc dictatrice. Plusieurs de ses admirateurs (dans le monde fictif mais aussi réel) en seront d’ailleurs choqués.

Difficile de ne pas y voir une critique conservatrice de l’utopie. Selon cette posture, toute transformation radicale de la société ne peut mener qu’à plus de violence. Cela devient particulièrement clair dans la bouche de Tyrion, personnage juste et généreux, alors qu’il s’adresse à Jon Snow afin de le convaincre de tuer Daenerys :

Partout où passe Daenerys, ceux qui incarnent le mal meurent. Et on lui est tous reconnaissant. Et elle devient plus puissante et elle pense savoir ce qui est juste et bien. Elle croit que son destin est de bâtir un monde nouveau, pour tous. Quand on croit ça, quand on en est persuadé, n’est-on pas prêt à tuer tous ceux qui se dressent entre vous et ce paradis? »

Daenerys est une espèce de Lénine. Son projet d’émancipation contenait le germe de la tyrannie. On ne peut concocter des plans utopiques pour l’humanité sans faire violence à cette dernière. « L'homme a été taillé dans un bois si tordu, disait Kant, [qu']il est douteux qu'on en puisse jamais tirer quelque chose de tout à fait droit ».

Mieux vaut accepter les imperfections du monde, ses hiérarchies et ses injustices. Daenerys a été aimé de tous, son pouvoir n’émanait pas seulement de ses dragons, mais aussi de son charisme – jamais elle n’oblige personne à la suivre. Son utopie était séduisante, et c’est précisément pour cette raison qu’elle était dangereuse.

Jon Snow, authentique héros de cette série, la tuera.

Ne tentez pas de transformer le monde. Ça n’a jamais marché et ça ne marchera jamais. Même Daenerys en est incapable – et elle a des dragons!

Retour au même

Au moment d’élire un nouveau roi pour les Sept Couronnes, l’un des personnages a une idée : « Et si tout le peuple choisissait le prochain Roi, et non seulement les seigneurs? ». Tous éclatent de rire… Non, la seule réforme possible est celle-ci: le Roi ne sera plus un simple héritier, les grands nobles du Royaume procéderont désormais à son élection. Vaste réforme, sans doute. Mais on est très loin de la fin des structures de classes et de privilèges avec laquelle voulait en finir Daenerys.

Au final, l’univers de GOT se déroule dans un monde à la croisée de trois menaces: la destruction intégrale (extérieure à la société, voire au monde des vivants); la gouverne d’un tyran assoiffé de pouvoir (intérieur à la société mais incarnant le mal) et celle d’un tyran assoiffé de liberté (intérieur à la société, incarnant le « trop bien » – l’utopie – et, précisément pour cette raison, le mal). Les huit saisons de GOT sont en fait un long (et palpitant!) détour pour éliminer ces menaces et revenir au point de départ: un royaume gouverné par un roi juste, choisi par les plus puissants seigneurs du pays.

Ce monde est politiquement clos, son avenir est scellé. Aucune alternative au statu quo n’est possible, sinon le fascisme et la mort.

Quel est donc, finalement, le message politique de Games of Thrones? Ne tentez pas de transformer le monde. Ça n’a jamais marché et ça ne marchera jamais. Même Daenerys en est incapable – et elle a des dragons! Ce monde est politiquement clos, son avenir est scellé. Aucune alternative au statu quo n’est possible, sinon le fascisme et la mort.

Ce message n’est pas seulement celui de GOT. La révolution n’est plus envisagée par personne, sinon à la marge. Nos « Marcheurs » ne viennent cependant pas d’un autre monde, et la destruction du vivant qu’ils provoquent est créée par le statu quo lui-même.

Une alternative à l’ordre actuel devient ainsi une question de survie. Et aucun dragon ne viendra nous sauver…

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