75e anniversaire du débarquement de Normandie

Le jour le plus long ne s’est jamais terminé

Photo: Inconnu

La Première Guerre Mondiale s’est terminée sur un mensonge - non, elle ne fut pas la «der des der», elle fut plutôt un nouveau commencement.

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Dans son sillon elle a laissé derrière les semis qui allaient croître et être fertilisés par la déshumanisation et l’humiliation de l’ennemi. Le terreau sanguinolent a produit l’ivraie toxique qui allait décimer les coquelicots du champ des Flandres et, de son poison, affliger les hommes d’une nouvelle démence guerrière.

Ainsi disparurent de la mémoire collective de l’Humanité l’horreur de la guerre, l’odeur des chairs carbonisées par le feu des armes, les enrôlements forcés de millions d’hommes envoyés à leur mort et les mensonges des puissants.

On revoit aujourd’hui ces images — la scène du Débarquement de Normandie du film Saving Private Ryan de Spielberg reproduit avec une terrifiante verisimilitude toute l’infamie de la guerre.

Les cris des blessés, les explosions qui tuent et estropient des centaines de soldats en même temps, le désespoir des ambulanciers de combat, mais aussi la bravoure d’hommes forcés d’avancer tant par nécessité de survie que par sens du devoir. Ils allaient délivrer l’Europe du Mal ultime.

Ils allaient vivre «le jour le plus long» en s’arrimant à l’espoir qu’il se termine. Son crépuscule se fait toujours attendre.

Les nouveaux empires

Si la Première Guerre mondiale signifia la fin des vieux empires, la Deuxième inaugurait la naissance des nouveaux. Du feu nucléaire, Albert Camus écrivait le 8 août 1945 dans le journal «Combat» que «la civilisation mécanique [venait] de parvenir à son dernier degré de sauvagerie». De cet enfer atomique qui avala des centaines de milliers d’innocents émergea l’empire américain. L’URSS, déjà établie et guidée par la férule stalinienne, allait consolider son emprise et renforcer son influence en Europe comme en Amérique. Les jeux étaient faits et, à quelques reprises au cours de la deuxième moitié du 20e siècle, le monde s’accrochait à l’espoir que la folie meurtrière et l’ivresse du pouvoir ne mèneraient pas à la fin de l’Humanité.

Trente ans après la fin de la Guerre froide, les tisserands du pouvoir tirent toujours les ficelles de leur cupidité et trouvent toujours prétexte pour livrer à la mort des millions de jeunes hommes et femmes, violés dans leur esprit par la propagande qui diabolise l’Autre, en faisant l’ennemi à abattre et la menace à la liberté du monde, le réduisant au stade de sous-humain.

Le sang de l’ennemi, comme le leur, sert de lubrifiant au mécanisme de cette machine qui, d’un côté, broie l’Humanité et, de l’autre, engraisse les véritables coupables de cette grande faillite morale.

Pourtant, comme ici, ce sont des jeunes qui sont sacrifiés sur l’autel de la guerre où meurent leurs rêves, leurs aspirations au bonheur et l’espoir de leurs ancêtres.

Puis, le fascisme et l’extrême-droite, désormais bien cantonnés dans les arcanes du pouvoir, prêts à rallumer les flammes de l’enfer sur terre à partir de braises éternelles.

La douce nuit, elle, se fait toujours attendre.

Cinéma et propagande

Le cinéma, largement contrôlé par des gens de pouvoir et des institutions politiques, sert de son côté de courtier.

À-travers les films hollywoodiens qui ont élevé la Deuxième Guerre mondiale au rang de véritable, mythologie, on a pu voir la naissance d’un cinéma résolument propagandiste dans les années 1960, pour vendre une guerre du Vietnam de moins en moins populaire ou encore pour justifier des interventions impérialistes de moins en moins légitimes. John Wayne avec son The Green Berets. Clint Eastwood avec Heartbreak Ridge, sur l’invasion de la Grenade en 1983. The Delta Force (avec Chuck Norris) qui, non content de chercher à réhabiliter un cuisant échec militaire (une opération visant à libérer les otages américains en Iran au tournant des années 1980), ajoute à l’indécent l’insulte de saupoudrer le récit d’un sionisme très peu subtil.

Puis vinrent les années 2000 et 2010 et ses guerres injustifiables sauf au nom de l’impérialisme américain et l’incarnation de l’agenda néoconservateur prompt à faire du 21e siècle «le siècle américain». American Sniper. Act of Valour. Black Hawk Down.

Pour la critique, il fallait compter sur les électrons libres. Je pense notamment à Kubrick (Paths of Glory, Full Metal Jacket) et Oliver Stone (la trilogie du Vietnam qui commence avec Platoon et se poursuit avec Born on the Fourth of July et Heaven and Earth), mais aussi à des films d’ailleurs comme Joyeux Noël de Christian Carion et No Man’s Land de Denis Tanovic (Oscar meilleur film étranger 2001) qui raconte l’histoire de 2 soldats (bosniaque, serbe) prisonniers d’une tranchée minée.

Ici c’est un genre tragiquement sous-représenté, voire complètement inexistant. On dirait qu’on croit que le public s'en désintéresse, du moins de nos propres histoires, préférant s'abreuver à la fontaine du cinéma de guerre américain. Pourtant, c’est souvent à travers sa culture qu’une société entretient son devoir de mémoire — mieux vaut laisser ça hors des mains des politiciens. C’est un genre qui pourrait s’intégrer dans notre tradition de cinéma social. Le regretté Pierre Falardeau avait un projet qui s’appelait «Le jardinier des Molson» qui raconte l’histoire de trois soldats canadiens-français dans les tranchées. Il n’aura malheureusement pu le concrétiser (on peut le trouver en BD, cela dit). Parce que se souvenir et commémorer la guerre devrait aussi inclure de vouloir la rejeter.

Mais soixante millions de civils morts entre 1939 et 1945, dont la moitié par la famine et la misère, ça ne semble pas assez pour vouloir bannir la guerre de l’ordre du jour de l’aventure humaine.

De constamment les oublier, eux, ne doit certainement pas nuire.

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