Exploitation de gaz naturel

Doit-on sacrifier la nature d’ici pour sauver des GES d'ailleurs? (2/3)

La journaliste Émélie Rivard-Boudreau présente une série d'articles sous différents angles concernant le projet controversé de GNL Québec d'exploitation de gaz naturel.
Photo: Inconnu

Remplacer les énergies polluantes comme le pétrole ou le charbon par le gaz naturel aurait le potentiel de sauver 28 millions de tonnes de GES dans le monde, selon la compagnie GNL Québec. Pourtant, des militant-es, des citoyens et citoyennes et des scientifiques s’inquiètent des conséquences environnementales du transport et de l’exportation du gaz naturel canadien. Le duel pratiquement inconciliable apporte néanmoins matière à réflexion : doit-on faire des sacrifices ici pour éliminer des GES pour l’ensemble de la planète?

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Créer 6000 emplois ici et aider la planète… le meilleur des deux mondes non? C’est l’idée que tente de vendre GNL Québec avec son projet d’usine de liquéfaction de gaz naturel à Saguenay.

Selon la compagnie, le Québec peut contribuer à réduire les émissions mondiales de GES de 700 millions de tonnes en 25 ans, ce qui correspondrait à neuf fois les émissions annuelles de GES du Québec.

En plus, comme il serait alimenté par hydroélectricité, le projet Énergie Saguenay pourrait être le terminal d’exportation de gaz naturel «le plus vert et durable au monde», affirme GNL Québec, car «il émettra 84 % moins d’émissions que les installations typiques gaz naturel en Amérique du Nord».

La compagnie Gazoduq, qui construira le gazoduc de 780 km pour fournir l’usine, utilise le même argument de vente auprès des communautés où passera son tracé. «Il y a une opportunité pour le Québec d’être un joueur à l’échelle internationale pour avoir un impact sur les changements climatiques […] quand on regarde vers la destination finale, c’est là que ça prend tout son sens», considère la directrice des affaires publiques Marie-Christine Demers.

Ces «destinations finales» sont l’Europe et l’Asie. Ce qu’envisagent les promoteurs du projet, c’est que l’accès à un gaz naturel propre encouragera les utilisateurs de charbon à se convertir. Cette thèse tient la route selon le professeur aux HEC Montréal et titulaire du secteur de l’énergie Pierre-Olivier Pineau. «Ce gaz-là a de très fortes chances de remplacer du charbon à l’étranger. Évidemment, il n’y a aucune garantie que ça va être du charbon, mais il y a quand même de très fortes chances et dans ce cas-là, c’est très positif pour le climat. L’argumentaire est tout à fait valable et je pense que c’est un bon projet», soutient-il.

Des scientifiques qui sonnent l’alarme

D’autres universitaires ne tiennent pas le même discours. Le 3 juin dernier, près de 150 scientifiques se prononçaient en défaveur du projet. Dans la lettre ouverte publiée dans le journal Le Devoir, ils soulignent que, «de son extraction jusqu’à sa sortie de l’usine de liquéfaction [le projet] engendrerait plus de 7,8 millions de tonnes de gaz à effet de serre (GES) par an […] comparable au total des réductions d’émissions de GES au Québec depuis 1990».

Ils s’inquiètent aussi du fait que rien ne prouve que ce gaz se substituerait au charbon ou au mazout. «Il est tout aussi probable que ce gaz puisse remplacer les sources d’énergie renouvelable», écrivaient les signataires, aussi préoccupés des impacts négatifs du projet sur la biodiversité sous-marine, plus particulièrement sur le béluga.

Damon Matthews, titulaire de la Chaire de recherche en sciences du climat à l’Université Concordia est l’un des signataires de la lettre ouverte. Il y a près de deux ans, il signait aussi un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) dans lequel il statuait que le gaz naturel n’était pas une bonne énergie de transition.

«Il n’y a plus assez de temps pour opter pour des énergies de transition, même si elles sont meilleures que le charbon, prévient-il. Nous devons changer complètement nos investissements pour des solutions actuelles, ce qui n’inclut pas le gaz naturel».

Aux yeux de Damon Matthews, vendre le projet de GNL Québec comme une solution aux changements climatiques n’est pas réaliste?l. «Je ne vois aucune validité à cet argument», tranche le scientifique anglophone. Selon lui, la loi du marché risque de bousiller de telles prédictions. «Le scénario le plus probable est plutôt que ce gaz naturel sera utilisé par des installations de gaz naturel déjà existantes… [devant une plus grande offre], le gaz naturel deviendra moins cher que d’autres alternatives et le total des GES va finir par grimper», se désole-t-il.

Quelles frontières pour les GES?

Pierre-Olivier Primeau, de HEC Montréal croit que même la science ne pourra avoir le mot final sur le dossier. «Ultimement, il va falloir faire un choix et ça va faire des mécontents», conclut-il. Que le projet d’Énergie Saguenay aille de l’avant ou non, il se questionne néanmoins sur larhétorique douteuse qui entoure les émissions des GES, particulièrement dans les pays occidentaux. Ne pas vouloir polluer chez nous pour réduire des GES ailleurs est un argument qui ne tient pas du tout la route, selon lui, et témoigne même d’une grande hypocrisie.

«Si tout le monde réfléchissait comme ça, on n’échangerait rien, fait-il remarquer. Ça ne veut pas dire qu’il faut accepter n’importe quoi et qu’il ne faut pas avoir de normes, mais il faut mettre à l’échelle plus large. Ce qui est problématique, c’est qu’on peut avoir un très beau bilan dans notre pays, même si on importe plein de produits. «Nous, on en consomme du pétrole. On accepte que des pays où des provinces produisent du pétrole émettent des GES pour nous et ça ne fait pas partie de notre bilan.»

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