Politique américaine

Impeachment et autres enjeux clivants : l’Amérique dans l’impasse du 60-40

L'opinion publique, aux États-Unis, semble divisée entre deux chiffres qui ne changent pas. Pourquoi, et quels sont les enjeux qu'ils sous-tendent?
Photo: Alpha Stock Images - http://alphastockimages.com/

Alors que les velléités démocrates de destituer Donald Trump s’accentuent, aucune réflexion profonde sur les périls de la polarisation partisane ne semble voir le jour.

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C’est en quelque sorte devenu le nombre d’or du débat public américain. Quel que soit le sondage ou l’enjeu, à quelques marges d’erreur près, on y aboutit fatalement : 60 % versus 40 %. Le mur à la frontière américano-mexicaine? 60 % condamnent, 40 % approuvent. Accroitre le contrôle des armes à feu? 60 % approuvent, 40 % condamnent. Abroger l’Obamacare? 60 % sont contre, 40 % sont pour. Le réchauffement climatique est-il causé par l’activité humaine? 60 % le croient, 40 % en doutent. Les États-Unis sont-ils globalement sur la bonne voie? 60 % pensent que non, 40 % pensent que oui.

Les affaires publiques sont évidemment allergiques aux «patterns», et on trouvera, suivant le sens du vent et la position des astres, quelques nuances à cette apparente loi statistique.

Un constat demeure néanmoins : la société américaine se montre, depuis 2016 et l’élection de Donald Trump, divisée selon une ligne de fracture politique aux allures de plus en plus mathématiques. D’ailleurs, sans grande surprise, le taux d’approbation de Donald Trump fluctue depuis trois ans autour du rapport 55-40 (le 5 % de différence devant rendre justice à celles et ceux qui «ne savent pas»).

C’est cette même proportion que l’on retrouve sur l’enjeu animant actuellement tous les esprits à Washington, les velléités démocrates d’entamer une procédure de destitution («impeachment») à l’encontre de Donald Trump.

Plus que son taux d’approbation, c’est sans doute l’idée elle-même de l’impeachment qui incarne le mieux l’impasse représentée par le 60-40 : face à un tribalisme partisan ne laissant plus de place au dialogue et au compromis politique, la stratégie la plus évidente est désormais de chercher à décapiter le camp adverse (quoi faire ensuite? on y pensera le moment venu).

Guerre totale ou prise d’otage?

Si la polarisation partisane de la société américaine ne date pas d’hier, l’omniprésence actuelle du 60-40 suggère que l’idée de «guerres culturelles», popularisée dans les années 1990, est passée à un stade supérieur depuis 2016 : telle la ligne de front de 1914-1918, le débat public américain voit chaque camp s’enterrer toujours un peu plus profondément dans sa tranchée, sans réelle perspective de percée, mais sans intention de céder le moindre pouce de terrain où que ce soit. Armes à feu, avortement et immigration sépareraient irrémédiablement deux Amériques aux modes de vie irréconciliables.

Derrière cette image de guerre totale, pourtant, se cacherait une tout autre réalité sociopolitique, selon certain.e.s chercheur.e.s. Dans un rapport publié en 2018 et intitulé The Hidden Tribes of America, un groupe de politologues américain.e.s mettaient en évidence l’existence non pas de deux clans politiques à couteaux tirés, mais de sept différentes familles électorales aux préférences passablement diversifiées.

Leur thèse fondamentale : les groupes les plus à l’extrémité du spectre idéologique (les «ailes») exerceraient une influence démesurée sur le débat public et l’agenda politique, prenant en otage une «majorité épuisée», plus modérée et portée sur les compromis. Désavouant totalement les prédictions du vieux modèle politologique de «l’électeur médian», cette hégémonie des «ailes» tiendrait à différents facteurs sociopolitiques propres à l’Amérique 2.0.

L’essor de l’information en ligne et des réseaux sociaux, notamment, y jouerait un rôle important en favorisant et en maintenant une attention disproportionnée sur les enjeux clivants, qui suscitent bien davantage d’attention, de passions et de clics. De fait, une étude du Pew Research Center indiquait que, durant les 100 premiers jours de Trump à la présidence, 66 % des contenus à caractère politique publiés par les grands médias américains portaient sur cinq sujets seulement (tels l’immigration et le «dossier russe»).

Paralysie structurelle

Cette obsession pour une poignée de «sujets qui fâchent» reproduirait ainsi un débat public polarisé, dans lequel les «ailes» jouissent machinalement d’un avantage discursif : dans une discussion où hurler est devenu la règle, les voix les plus rauques prédominent.

De quoi expliquer que l’impeachment, malgré une popularité toute relative (41 % d’approbation selon un récent sondage), soit la nouvelle marotte des démocrates…

Cette déférence de la classe politique envers les «ailes» s’explique aussi sans doute par la perte de confiance du public envers les institutions et partis politiques : face à un électorat non seulement polarisé, mais aussi globalement désenchanté par ses élites, la stratégie de survie des élus ne réside plus tant dans la satisfaction politique du plus grand nombre (par la négociation avec le camp adverse) que dans la rétribution émotionnelle des plus politisé.e.s (par la dénonciation du camp adverse).

On observe ainsi les décideurs, en perpétuelle quête de «capital sympathie», témoigner d’une préférence grandissante pour les bras de fers symboliques (tels les shutdowns), les déclarations-choc (matière à viralité sur internet) et, plus globalement pour les enjeux régis par la loi du 60-40, très captivants, mais ne présentant qu’un faible potentiel de succès… au premier rang desquels l’impeachment.

Dans un système politique fondé sur l’idée du compromis, le résultat, mathématiquement, est une paralysie structurelle : les enjeux récoltant le plus d’attention et d’énergie sont ceux-là mêmes sur lesquels aucune avancée politique n’est raisonnablement possible.

Des enjeux consensuels, mais orphelins

Pendant que l’impeachment déchaîne les passions à Washington, une substantielle palette d’enjeux échappent allègrement au carcan du 60-40, mais brillent par leur discrétion dans l’ordre du jour politique.

L’idée d’un vaste plan de réfections des infrastructures américaines, par exemple, serait soutenue bon an mal an par 75 % des citoyen.e.s. Une politique visant à réduire la population carcérale du pays serait souhaitée par 71 % des sondé.e.s. Une réforme du système de financement politique, pour réduire l’influence des gros donateurs, récolterait l’approbation de 88 % des Américain.e.s. L’idée d’une plus grande aide gouvernementale au financement des transports publics serait approuvée par 74 % de la population. Un investissement fédéral accru dans l’entretien des systèmes de distribution d’eau susciterait quant à lui l’appui de 85 % de l’opinion.

On le voit, l’impasse du 60-40 n’est pas une fatalité. Des points de consensus persistent dans l’opinion publique américaine, et leur mise à l’agenda offrirait de commencer à déjouer le périlleux engrenage du tribalisme politique… probablement davantage qu’une procédure de destitution aux allures de vendetta partisane. Pour un parti démocrate en plein examen de conscience à l’aube de 2020, il y a sans doute là un choix à méditer : décapiter le trumpisme par un improbable impeachment, ou lui couper l’herbe sous le pied par une refonte ingénieuse des priorités politiques?

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