PROJET DE LOI 21

Voyons maintenant qui se préoccupe sincèrement de la neutralité policière

Réflexion autour du concept de neutralité policière entre profilage, violence et laïcité
Photo: Ev

La Loi sur la laïcité a été adoptée. Même parmi ses adversaires, la majorité appuyait le principe de neutralité de la police. Voilà pourtant bientôt 30 ans qu’un premier policier sikh a été autorisé à porter un turban avec son uniforme, en Colombie Britannique. Y a-t-il eu depuis un seul cas d’intervention policière problématique en raison de signes religieux ? Personne au Québec n’a cherché à le savoir.

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En 2014-2015, la Commission populaire sur la répression politique (CPRP) a tenu ses audiences dans quatre villes et aucun témoignage n’a rapporté le moindre problème au sujet des signes religieux dans la police, sans parler des gardiens de prison.

Les témoignages évoquaient plutôt un profilage ciblant les mouvements anticapitalistes, écologistes, étudiants et autochtones. Mais celles et ceux qui prétendaient défendre la neutralité de la police depuis des mois ne semblent pas se préoccuper du profilage qui affecte des minorités raciales, sociales et politiques.

La chorale de la neutralité est restée muette en 2018 quand des observateurs du ministère de la Sécurité publique concluaient que le déploiement policier lors du Sommet du G7 constituait « une entrave non justifiée aux libertés d’expression et de réunion pacifique ». Des organismes de défense de droits ont livré des conclusions similaires, dans l’indifférence générale.

Lors de la grève étudiante de 2012, les élites politiques et médiatiques félicitaient la police pour son « professionnalisme », plutôt que de prendre au sérieux les critiques de l’ONU, de la Ligue des droits et libertés et d’autres organismes qui dénonçaient la Loi spéciale, les milliers d’arrestations et les blessures très graves du côté étudiant : os fracturés, yeux arrachés.

Ces parlementaires, éditorialistes, chroniqueurs et universitaires qui partagent une grande tolérance pour les abus policiers ciblant des minorités jugeaient pourtant intolérable qu’une éventuelle agente portant un foulard menace la neutralité de la police.

En avril dernier, l’Assemblée des premières nations Québec-Labrador rapportait que des femmes autochtones se considéraient victimes de discrimination de la part de la police, mais les médias n’ont consacré à cette nouvelle que quelques dépêches. Quant au rapport de la commission sur les femmes autochtones disparues et assassinées, les réactions au Québec dénonçaient surtout un prétendu abus de langage — « génocide », quel vilain mot! — et non les défaillances de la police.

Enfin, personne ne propose de désarmer les patrouilles de police, comme à Genève, à Londres, en Norvège ou à Terre Neuve jusqu’au début des années 1990, pour réduire le risque que des policiers « neutres » abattent des hommes pauvres en crise psychotique.

Ces parlementaires, éditorialistes, chroniqueurs et universitaires qui partagent une grande tolérance pour les abus policiers ciblant des minorités jugeaient pourtant intolérable qu’une éventuelle agente portant un foulard menace la neutralité de la police, sans oublier d’hypothétiques Québécois portant un turban ou une kippa qui rêveraient en secret de porter l’uniforme.

Cette menace imaginaire était si grande, disait-on, qu’il fallait protéger la police par une loi elle-même protégée contre la dangereuse Charte des droits et libertés. La neutralité de notre police est enfin sauve, croit-on maintenant, tout comme celle de nos gardiens de prison et de nos agents de la faune! Alléluia!

Le deux poids, deux mesures

Soyons plus précis : de prétendus adeptes de la neutralité de la police prennent toujours le parti de la police, quand des doutes s’expriment à l’égard de ses interventions. Ainsi, un chroniqueur a signé dans un journal à grand tirage des dizaines et des dizaines de billets pour défendre la Loi sur la laïcité. Mais il a préféré critiquer les manifestants plutôt que la police suite au Sommet du G20 à Toronto, en 2010.

Qui peut croire à la sincérité de tels adeptes de la neutralité de la police, qui ne s’inquiètent jamais d’abus commis en toute impunité par des policiers qui ne portent aucun signe religieux, mais simplement un badge et une arme.

Pour leur part, l’ombudsman de l’Ontario et le Bureau indépendant de l’examen de la police ont vivement dénoncé les 1 200 arrestations et les conditions de détention. La police elle-même a déclaré renoncer aux arrestations de masse. Un autre chroniqueur a aussi signé des dizaines et des dizaines de textes pour défendre la neutralité de l’État et ridiculiser les « multiculturalistes », mais il a pris le parti de la police lors du Printemps érable en 2012 et s’inquiétait surtout du sort des policiers suite aux dénonciations par des femmes autochtones de Val d’Or d’agressions sexuelles perpétrées par des agents de la Sûreté du Québec.

Il s’est même fendu d’une chronique sarcastique au sujet d’une manifestation à la mémoire de Fredy Villanueva, abattu à Montréal Nord par un policier sans aucun signe religieux : « Au lieu d’insulter ces policiers comme vous l’avez fait, ô grands militants pacifistes, vous devriez vous agenouiller et leur embrasser les pieds... ». Le Conseil de presse a condamné ce chroniqueur pour ce texte et le jugement a été maintenu en appel.

Qui peut croire à la sincérité de tels adeptes de la neutralité de la police, qui ne s’inquiètent jamais d’abus commis en toute impunité par des policiers qui ne portent aucun signe religieux, mais simplement un badge et une arme, sans parler de la gangrène qui ronge depuis des années le haut commandement de plusieurs corps policiers au Québec. Or la très grande majorité de l’élite politique, médiatique et universitaire préfère regarder au ciel quand il est question d’abus policiers qui n’affectent qu’une minorité raciale, sociale ou politique. La Loi maintenant adoptée, la majorité des Québécoises et Québécois va très certainement se désintéresser à nouveau de la police et des gardiens de prison. Parce que c’est comme ça qu’on vit, au Québec.

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