Loi 21

La laïcité de la Loi 21 divisera et marginalisera le peuple québécois

Ce que suscite la récente adoption de la Loi 21 chez la chroniqueuse, dont la famille est immigrante.
Photo: Joel Gamboa

Cette chronique est parue à l'origine dans Cult Montreal. Elle a été traduite en français par Basile Barr. Nous l'en remercions chaleureusement.

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Dimanche, j’ai découvert à mon réveil que l’adoption du projet de loi 9 sur l’Immigration était chose faite. Peu après 4 heures du matin (puisque les meilleures décisions semblent toujours être prises au milieu de la nuit) et, après une rare séance-marathon pendant le week-end, l’Assemblée nationale a adopté sous bâillon une loi qui changera de manière irrévocable le système d’immigration de la province, détruira 18 000 demandes d’immigration déjà déposées, en plus de forcer les futur-es immigrant-es à passer un test des «valeurs québécoises». D’ici la fin de la journée, le projet de loi 21 sur la laïcité serait également imposé sous bâillon.

Le dimanche de l'adoption de la loi marquait également la fête des Pères. J’ai pensé au mien : mon père… immigrant. J’ai pensé aux sacrifices qu’il avait dû faire, aux difficultés qu’il avait rencontrées, à l’avenir qu’il avait réussi à bâtir au Québec, pour lui-même et sa famille. J’ai pensé à son premier travail comme plongeur et à l’affiche au-dessus de l’évier, qui lançait avec désinvolture l’avertissement suivant : «tu casses une assiette, je te casse la tête».

J’ai pensé à ma mère, également immigrante, aux varices qui couvraient ses jambes – conséquence d’avoir passé la majorité de sa vie active à travailler debout. J’ai pensé à comment ils avaient dû abandonner toutes leurs possessions et laisser derrière eux tous ceux qu’ils aimaient. Comment ils avaient enduré chaque insulte, chaque commentaire mesquin fait par chaque personne qui les regardaient de haut parce qu’ils ne parlaient ni français ni anglais quand ils sont arrivés ici. Selon les nouveaux critères d’immigration et le test des «valeurs» de la CAQ, peut-être que mes parents n’auraient pas fait partie des immigrant-es jugé-es «désirables» et n’auraient jamais eu le droit de venir s’installer au Québec. Qui sait?

Forcer 18 000 travailleurs et travailleuses qualifié-es à recommencer une procédure d’immigration longue et coûteuse est non seulement insultant, cruel et dommageable pour réputation du Québec au niveau international, mais il s'agit aussi de nombrilisme naïf.

Ce que je sais avec certitude, par contre, c’est que le gouvernement du Québec a décidé que 18 000 demandes d’immigration déjà déposées, représentant près de 50 000 personnes, seraient jetées aux poubelles sans considération pour leurs efforts, les années d’attentes ou les coûts de leur démarche. Le premier ministre Legault a indiqué qu’il rembourserait les frais de dépôt des demandes, comme si un si maigre montant pouvait ne serait-ce que compenser pour le fait que la vie de ces personnes – plusieurs d’entre elles déjà installées et travaillant ici – serait complètement chamboulée.

Le Québec a désespérément besoin d’immigrant-es

Bien que plusieurs Québécois-es félicitent le ministre de l’Immigration, avec des accolades insensées du genre «nous n’avons jamais été aussi fier-es d’être québécois-es» ou «vous nous avez donné des ailes», pour le courage et l’audace dont il fait preuve en permettant à une majorité d’écraser les droits des minorités et en claquant la porte au nez de nouveaux arrivants, le Québec a tout de même désespérément besoin d’immigrant-es.

C’est un fait irréfutable, que cela nous plaise ou non. Le taux de natalité dramatiquement bas et le taux d’immigration inférieur du Québec par rapport aux autres provinces (le Québec accepte moins d’immigrant-es et moins d’immigrant-es souhaitent s’y installer) l’empêchent de renverser par lui-même la tendance qui le mène vers le déclin démographique.

Sans immigration, le Québec sera incapable de répondre aux importantes pénuries de main-d’œuvre qu’il subit déjà ni de créer l’assiette fiscale requise pour subvenir aux besoins d’une population vieillissante - et sa culture francophone, pourtant défendue chèrement et avec raison, viendra éventuellement à périr. Il ne s’agit pas ici d’exagérer pour faire peur, mais bien de la réalité. Et pourtant, malgré ce constat accablant, la CAQ a trouvé le moyen de lésiner sur l’accueil et l’intégration adéquate d’un plus grand nombre d’immigrant-es, de se démener pour bloquer leur arrivée ou même faire en sorte que ceux et celles qui sont déjà installé-es veuillent partir.

Depuis toujours, les gouvernements font usage de la peur et des préjugés de la population pour faire distraire et unifier la majorité. À travers l’histoire de l’humanité, les immigrants et les minorités religieuses ont toujours fait office de boucs émissaires.

Le Québec vit la même crise existentielle que plusieurs nations, alors que des groupes majoritaires homogènes réalisent que la survie de leur langue et de leur culture dépendra de l’avenir de gens d’autres religions ou cultures ethniques que la leur. Quel gaspillage pour tous ceux et celles qui sont incapables de reconnaître la valeur de la différence et de la diversité.

Des lois populistes pour apaiser des peurs imaginaires

Ces deux projets de loi cherchent à apaiser cette peur, à «protéger» les Québécois-es contre des menaces imaginaires, à la manière du décret anti-migration musulmane de Trump.

Avec les projets de loi 9 et 21, la CAQ ne cherche rien d’autre qu’à plaire à sa base régionale, quitte à mettre en place des politiques populistes. Alors que l’intérêt pour la souveraineté et le nationalisme diminue, la CAQ est parvenue à tabler sur le «malaise identitaire» des Québécois-es, qui depuis toujours craignent d’être assimilé-es par la culture anglophone canadienne. Ces deux projets de loi cherchent à apaiser cette peur, à «protéger» les Québécois-es contre des menaces imaginaires (à la manière du décret anti-migration musulmane de Trump ou la Loi sur la tolérance zéro face aux pratiques culturelles barbares des conservateurs fédéraux) et perpétuent cette fausse notion que le Québec «se tient debout» pour défendre ses intérêts.

Si l’augmentation du nombre d’immigrant-es et une meilleure intégration sont dans l'intérêt du Québec, le but étant de faire sentir les immigrant-es bienvenus, le trajet choisi va dans en sens inverse.

Forcer 18 000 travailleurs et travailleuses qualifié-es à recommencer une procédure d’immigration longue et coûteuse est non seulement insultant, cruel et dommageable pour réputation du Québec au niveau international, mais il s'agit aussi de nombrilisme naïf. Les travailleurs et travailleuses qualifié-es ne sont pas limité-es dans leurs options d’immigration. Malgré ce que les admirateurs et admiratrices du ministre Jolin-Barrette semblent penser, les travailleurs et travailleuses qualifié-es, dégourdi-es et bien éduqué-es ont des choix. Ces personnes savent qu’elles peuvent contribuer à la société et ne resterons pas assises à attendre indéfiniment qu’on leur ouvre la porte, pas plus qu’elles ne verront d’un bon œil les mesures coercitives mises en place par le gouvernement du Québec. Ce n’est pas une file d’attente pour un brunch du samedi à l’Avenue. Exclure arbitrairement un plus grand nombre de personnes ne fera rien de bon pour augmenter le nombre de personnes intéressées à venir ici.

Nous devons valoriser les immigrants

Les immigrant-es qualifié-es dans leur domaine évaluent plusieurs facteurs avant de choisir leur terre d’accueil. Ces personnes ont besoin de savoir qu’elles se sentiront valorisées, appréciées et respectées pour leur contribution à venir. Après avoir été traitées avec autant de froideur par ce gouvernement, devraient-elles rester là, à attendre en tremblant d’excitation à l’idée que la CAQ pourrait daigner les laisser soumettre une nouvelle demande dans l’espoir d’être acceptées?

Ces personnes immigrantes potentielles vont panser leurs blessures, dire à qui veut l’entendre d’éviter le Québec, car on les y traite comme des biens jetables et faire des demandes d’immigration ailleurs. Elles prendront leurs compétences, leur jeunesse, leurs talents, leur éducation et, dans bien des cas, l’argent qu’elles voulaient investir et aller là où elles pourront vivre et prospérer. L’immigration est un système «donnant-donnant» et ce gouvernement semble pourtant penser que les seuls à profiter sont ceux qu’on laisse s’installer.

Dans son livre Immigrants Adapt, Countries Adopt… or Not : Fitting Into the Cultural Mosaic, Cherif Rifaat écrit : «Les politiques d’immigration insensibles, qui font fi des considérations humaines, décourageront les meilleurs, le capital humain le plus fort. Il y a un coût économique lié aux mauvaises politiques d’immigration.» [traduction libre].

Si vous vous foutez des conséquences que ces lois auront sur notre réputation internationale et la cohésion sociale, alors peut-être devriez-vous vous intéresser à l’impact qu’elles auront sur notre capacité à financer à long terme nos services de garde, systèmes de santé et d’éducation, en plus du reste de nos services publics. Quand le premier ministre Legault dit «C’est comme ça qu’on vit», est-ce que c’est qu’il parle de ça aussi?

Le premier ministre Legault et la CAQ célèbrent, peut-être en croyant à tort qu’ils peuvent tourner la page, mais les problèmes ne font que commencer. Ces lois vont semer le chaos, autant pour la paix sociale que pour notre «vivre ensemble».

Les défenseurs et défenderesses des lois 9 et 21 insistent qu’elles ont toutes les deux pour but d’améliorer les choses, de faire du Québec un endroit plus laïque, plus égalitaire et plus inclusif. Je ne sais pas comment le fait d'instaurer une politique publique de discrimination et l’abandon de 18 000 demandes d’immigration explique cette absence totale de logique élémentaire. Non seulement la Loi 21 illustre une incompréhension de base de ce qu’est la laïcité (nous vivons déjà dans un état laïque, malgré les crucifix qui continuent de nous dévisager du haut des murs du salon bleu de l’Assemblée nationale) et est limitée dans sa portée (elle n’affectera pas les écoles privées, la majorité étant opérées par des catholiques), mais, en plus, le gouvernement n’a même pas réussi à démontrer que la Loi 9 comblait un quelconque besoin.

Forcer la conformité n’est pas une solution à long terme

En votant pour un gouvernement qui est allé de l’avant avec ces deux projets de loi, le Québec a fait un immense pas en arrière. Il n’est pas seulement question d’une définition erronée et tronquée de la laïcité, ou d’un meilleur contrôle de l’immigration. Ultimement, il est question de comment nous, en tant que collectivité, nous définissons et déterminons nos priorités. Il est question de l’élasticité et de la malléabilité de notre identité collective et, tel que l’écrit Cherif Rifaat, si elle «fait de la place pour tous» tel que nous sommes.

Les Québécois-es ont été manipulé-es et dupé-es. Nous avons mis en place des lois qui ne font pas qu’aller à contresens de l’intérêt de notre collectivité, qui a désespérément besoin d’accueillir plus d’immigrant-es pour sa propre survie.

Quand François Legault dit qu’il est fier de ces projets de loi et que «c’est sa responsabilité de dépendre les valeurs du Québec», j’ai honte. Si vous avez besoin de vous servir de la close nonobstant pour taire les débats parlementaires et éviter les problèmes légaux de vos projets de loi, vous savez déjà que ce que vous tentez de faire va à contresens des droits et libertés fondamentaux. Ça ne fait pas partie de mes valeurs québécoises. Cette négligence et ce mépris des autres ont été illustrés brillamment à deux occasions : quand le ministre Jolin-Barrette, responsable de ces deux dossiers importants, a décidé que son petit sourire fendant avait besoin d’un jogging, et quand, à minuit moins une, la CAQ a introduite des modifications au projet de loi 21, sans pouvoir bénéficier d’un débat parlementaire, qui tracent les grandes lignes du pouvoir de surveillance et de sanction (suffit de se tourner vers l’Iran et sa police religieuse islamique pour s’inspirer, en prévision des «escouades laïques» qui s’en viennent) dont le Ministère de l’Immigration disposera, ouvrant la porte aux dénonciations entre citoyens.

Si la CAQ voulait montrer le peu d’importance qu’elle accorde à la démocratie, au débat ou à la protection des minorités religieuses et ethniques, elle n’aurait pas pu mieux faire. Elle mène maintenant le Québec comme une grande entreprise sans cœur, dont le conseil d’administration est complètement déconnecté de la réalité et dont les actionnaires sont persuadés de nous avoir défendus d’une menace extérieure imaginaire et des «terribles musulmans». Dans l’entretemps, en attaquant et en aliénant les membres les mieux intégrés des communautés religieuses du Québec, le gouvernement n’a absolument rien fait pour répondre à la menace du fondamentalisme religieux. Pire encore, il la nourrit.

Un chapitre honteux commence

Ce faisant, la CAQ n’a fait que s’engager que dans une série de clins d’œil populistes, en plus de nous souffler de la poudre aux yeux. Depuis toujours, les gouvernements font usage de la peur et des préjugés de la population pour faire distraire et unifier la majorité. À travers l’histoire de l’humanité, les immigrants et les minorités religieuses ont toujours fait office de boucs émissaires. La CAQ n’a fait que suivre une tactique ayant déjà faites ses preuves, couramment utilisée et très bien connue au Québec et au Canada.

Le Québec a choisi d’affirmer son identité nationale et sa fierté de la pire des manières : en se montant la tête contre une menace fabriquée de toute pièce, en obligeant à la conformité et en aliénant tout ceux qui ne rentrent pas dans le moule des Québécois «de souche».

Le soi-disant «test des valeurs québécoises» dont les partisan-nes de la CAQ sont si «fier-es» aujourd’hui, n’existe même pas encore. Le projet de loi 9 n’en propose pas. Il ne fait que donner le pouvoir au Ministère de l’Immigration de négocier avec le gouvernement fédéral sur cette question. Bonne chance. En attendant, les lois mal définies de la CAQ sont exposées à des recours judiciaires. Le Conseil national des musulmans canadiens (CNMC) et l’Association canadienne des libertés civiles (ACLC) ont déjà annoncées qu’elles contesteront le projet de loi 21.

Le premier ministre Legault et la CAQ célèbrent, peut-être en croyant à tort qu’ils peuvent tourner la page, mais les problèmes ne font que commencer. Ces lois vont semer le chaos, autant pour la paix sociale que pour notre «vivre ensemble».

Elles vont engendrer plus de discrimination et de violence contre les Québécois portant des symboles religieux. Elles donneront aux racistes le sentiment d’être soutenus, ce qui ne peut que galvaniser leur haine. Elles vont rendre le Québec repoussant pour la communauté internationale et les nouveaux immigrants, qui ne souhaiteront certainement pas s’exposer aux coups de tête d’une majorité qui pense que c’est normal d’imposer leur vision personnelle du monde à tous, seulement pour que certains n’aient pas à vivre leur malaise vis-à-vis la diversité et la différence.

Les Québécois-es ont été manipulé-es et dupé-es. Nous avons mis en place des lois qui ne font pas qu’aller à contresens de l’intérêt de notre collectivité, qui a désespérément besoin d’accueillir plus d’immigrant-es pour sa propre survie, mais qui exposent notre manque de confiance quant à notre capacité à les intégrer adéquatement, dans le respect de leurs différences.

Le Québec a choisi d’affirmer son identité nationale et sa fierté de la pire des manières : en se montant la tête contre une menace fabriquée de toute pièce, en obligeant à la conformité et en aliénant tout ceux qui ne rentrent pas dans le moule des Québécois «de souche».

Nos écoles tombent en ruines, notre système de santé a besoin d’être réanimé, nos infrastructures s’effondrent, les principaux défis environnementaux sont tassés de côté, mais nous sommes supposés croire que refuser à une poignée de femmes le droit à une carrière de leur choix, pour la simple et bonne raison qu’elles ont l’air différentes, est un grand pas vers l’avant?

Si vous pensez que vous êtes en train de vous «tenir debout» en limitant la liberté et les perspectives de carrières des autres, je m’excuse, mais vous vous êtes fait jouer le plus vieux tour du monde. Pardonnez-moi de ne pas vouloir en faire partie.

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