Mieux comprendre la Corée du Nord

Alors que la Corée du Nord fait les manchettes aujourd'hui à cause de l'annulation de la diffusion du film produit par Sony Pictures, The Interview, qui raillait la Corée du Nord, Ricochet présente le premier d'une série d'articles sur ce pays difficile d'accès et méconnu du grand public.

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Pyongyang, Corée du Nord

Tenter de mieux comprendre la Corée du Nord est un exercice difficile à cause de son contexte. Le pays est l’un des plus méconnus de la planète, et largement stéréotypé dans les médias occidentaux. L’opacité du régime politique empêche une compréhension claire des enjeux et de la réalité de celui-ci. La propagande du pays est étroitement liée à l’image dépeinte par nos journaux: une connaissance incomplète de la Corée du Nord; une méconnaissance et une vision sensationnaliste du pays. Depuis trois ans, le pays se trouve sous la tutelle de Kim Jong-un, qui succède à son père Kim Jong-il. Un changement de garde qui n’est survenu que deux fois auparavant: en 1993, lorsque le fondateur de la République populaire démocratique de Corée Kim Il-sung décéda, et lors du décès de Kim Jong-il, en 2011. Alors que la menace nucléaire nord-coréenne ponctue l’actualité internationale et que la subite «disparition» du dirigeant intriguait la presse mondiale, Sony Pictures, le producteur du film à paraître The Interview raillant la Corée du Nord, s’est déclaré la semaine passée victime d’une cyberattaque.Les représailles se peignent sur un fond de tableau original: des pirates informatiques présumés nord-coréens lancent un avertissement clair de ne plus se moquer de la Corée du Nord et de ses dirigeants, l’un des pays les plus popularisés et caricaturés sur le web.

Les représailles se peignent sur un fond de tableau original: des pirates informatiques présumés nord-coréens lancent un avertissement clair de ne plus se moquer de la Corée du Nord et de ses dirigeants, l’un des pays les plus popularisés et caricaturés sur le web.

Le culte de la personnalité

Le charisme des leaders de Corée du Nord n’est pas à refaire. L’impression qu’ils créent sur leur population non plus. «Les grands hommes ne donnent pas naissance à d’autres grands hommes. Ils donnent naissance à l’histoire.» L’enthousiasme témoigné par l’affirmation de Cheong*, le guide du Palais présidentiel Kunsunsan qui nous accompagne, ne ment pas: en Corée du Nord, le culte de la personnalité voué à la dynastie des Kim est encore bien présent. Kim Il-sung, l’homme derrière la fondation de la République populaire démocratique de Corée avait, à l’époque de la scission de la péninsule de Corée, en 1953, travaillé sur un plan de réunification des deux pays. La même logique de réunification était mise en place par la politique «Rayon de soleil» au début de l’an 2000, l’un des rares rapprochements établis entre les deux pays. L’initiative s’est toutefois soldée par un échec.

Plus de 50 ans après la première tentative de réunification, le pays fait toujours face aux problématiques entraînées par cet échec. À l’époque de la guerre de Corée, en 1950, c’est plus de 10 000 familles coréennes qui furent séparées au nord et au sud par une frontière «temporaire», tracée par l’ONU. Une plaie qui tarde à guérir encore aujourd’hui, alors que les discussions entre les deux pays sont au point mort depuis 15 ans. Cheong raconte à quel point il est difficile d’accepter la situation pour les familles ayant été séparées des deux côtés de la frontière. «Mes propres grands-parents ont subi l’horreur et la honte d’être séparés des membres de leur famille, installés dans le sud. Cela fait plus de 60 ans que cela dure. Pour plusieurs Coréens ayant vécu avant la guerre, il n’y a pas de logique aux appellations Corée du Nord ou Corée du Sud.» Il suffit de regarder les bulletins de météo coréens pour s’apercevoir que ceux-ci présentent la «Corée» comme soigneusement unifiée.

Les problèmes qui affligent la Corée du Nord aujourd’hui s’expriment en termes politiques, mais aussi économiques. Après l’annonce en 2002 de réformes politiques qui ont échoué, le président Kim Jong-un a annoncé l’an dernier une série de législations économiques a être implantées cette année, afin d'ouvrir le pays et de stimuler son économie, mais aussi de favoriser un meilleur mode de vie pour les Coréens et Coréennes. Pour l’instant, la transition économique passe principalement par l’investissement étranger, encore très limité. La majeure partie de ces investissements sont pour l’instant chinois et russes. Ce sont les domaines de l’exploitation du charbon, ainsi que de la prospection pétrolière en haute mer et dans le nord du pays, région montagneuse limitrophe de la Sibérie russe et de la Mandchourie chinoise, qui sont exploités. Mais les potentiels partenaires économiques sont frileux à investir dans le pays, puisque les aléas politiques d’une dictature mettent régulièrement un frein à ces initiatives.

Raviver l'économie par l'agriculture

Serge Granger, professeur spécialiste de la région à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, souligne qu’il faut miser avant tout sur le premier domaine économique en importance, le secteur agricole. Passage obligé pour un pays dépendant qui vise l’autonomie. «Le meilleur à faire pour l’économie en Corée, c’est d’abord de stabiliser les bases du secteur agricole et industriel, afin d’augmenter sa productivité. Le pays est dépendant à 80% de la Chine, notamment pour les hydrocarbures. La Corée peut tirer bénéfice de l’économie chinoise, mais elle doit se donner les bases pour en être capable. En améliorant ses capacités de rendement, on améliore l’économie nationale.» Un défi difficile puisque la Corée est aux prises avec une qualité de sol misérable et un manque d’infrastructures, ce qui nuit à son développement économique.

«Les habitudes instaurées par le gouvernement il y a plusieurs décennies ont engendré un appauvrissement du sol. La terre est fatiguée et produit de moins en moins dans le sud du pays.»

M. Paek*, fils d’un agriculteur de la région de Kaesong, a préféré travailler en ville plutôt que de reprendre la terre de son père, ce qui est pourtant une fierté dans les mœurs coréennes. Pour un agriculteur, le manque d’accès à des ressources mécaniques facilitant le labour est criant. «Le gouvernement promet depuis longtemps des ressources pour augmenter la production agricole, mais ce n’est plus une priorité désormais. L’économie se tourne lentement vers d’autres domaines», explique M. Paek. Du même souffle, il souligne le caractère ingrat de la terre. Son aspect argileux et imperméable nuit aux récoltes. M. Paek dénonce également les mauvaises pratiques des agriculteurs. «Les habitudes instaurées par le gouvernement il y a plusieurs décennies ont engendré un appauvrissement du sol. La terre est fatiguée et produit de moins en moins dans le sud du pays.» Seulement 17% de la terre est considérée comme arable, soit 20 000 km², comparable à deux fois la taille de la région de l’Estrie, au Canada, pour nourrir un pays de 24 millions d’habitants. C’est aussi une politique agricole quasi féodale qui ne favorise pas les récoltes. Pour Paek, travailler en ville plutôt qu’aux champs n’était pas un choix, mais une obligation.

Que l’économie nord-coréenne se tourne vers d’autres domaines ne garantit pas sa prospérité. La Corée du Nord ne jouit pas non plus de la meilleure situation en termes de ressources fossiles. Les réserves de charbon ont diminué de plus de 45% en 10 ans. Malgré des licences d’exploitation octroyées à des firmes anglaises, australiennes et plus récemment à la firme de Singapour Sovereign Venture, la prospection pétrolière en Corée du Nord n’a pas engendré les résultats escomptés, malgré un départ précoce au début des années 1980. Néanmoins, on estime le potentiel de production de la Corée du Nord entre 500 millions et un milliard de barils, situés principalement dans des nappes sous la surface de la mer Jaune, à l’ouest du pays. Une capacité limitée, mais encore peu exploitée. Selon la firme Sovereign Venture, il faudrait environ 20 ans au domaine pour se développer avant de rendre l’exploitation rentable. Une longue période pour garantir l’émergence économique du pays.

Si l’idée de la réunification semble utopique à l’heure actuelle, elle demeure très présente dans l’imaginaire nord-coréen. «Vous savez, le concept de nord et de sud nous est étranger, aux Coréens. C’est une image principalement construite par les médias occidentaux. La Corée n’est qu’une», conclut Cheong, d’un air convaincu.

*Les noms sont fictifs, afin de protéger l’identité des intervenants interviewés dans le cadre de cet article. Les propos ont été recueillis grâce à l’aide d’un intervenant.

Afin de proposer une vision plus éclairée sur la Corée du Nord, Ricochet s’est associé avec le North Korea Project, mené par le journaliste indépendant et cinéaste Étienne Ravary. Après être allé en Corée du Nord, celui-ci se prépare à se rendre en Corée du Sud avec l’équipe du NKP dans le cadre d'un projet documentaire consacré à l’un des pays les moins connus sur terre. Le but sera de collecter images et entrevues afin de produire un documentaire objectif et esthétique offrant une vision inédite du pays.

Vous pouvez suivre le projet à partir du site web, et participer au sociofinancement du documentaire.

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