Nouvel essai

Abstention électorale et « Point Churchill » : extrait du livre Nous n’irons plus aux urnes : plaidoyer pour l’abstention

Notre chroniqueur fait paraître ces jours-ci un essai qui tombe à point sur le vote, ou plutôt, l'abstention.
Lux Éditeur

Nous présentons ici un court extrait du nouvel essai de notre collaborateur, Francis Dupuis-Déri, Nous n’irons plus aux urnes : plaidoyer pour l’abstention, qui paraît ces jours-ci aux éditions Lux.

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Dans presque toutes les discussions sur l’abstention survient un moment où l’électoraliste cherche à clore le débat en citant la célèbre maxime de Winston Churchill: «La démocratie est la pire forme de gouvernement, à l’exception de toutes les autres.». Il semble donc y avoir un «point Churchill», comme il y a un «point Godwin», du nom de Michael Godwin, qui expliquait que plus une discussion en ligne dure longtemps, plus augmente la probabilité qu’une des parties propose une comparaison avec les nazis ou Hitler.

Cette évocation offre d’ailleurs l’occasion de rappeler que le parti national-socialiste (nazi) a remporté en Allemagne 33 % des suffrages lors de l’élection législative de 1932, alors que son chef Adolf Hitler obtenait 36 % des suffrages au deuxième tour de l’élection présidentielle, contre 53 % pour Paul von Hindenburg. Le nouveau président a offert à Hitler le poste de chancelier (équivalant à celui de premier ministre), après de vaines tentatives pour former un gouvernement d’union nationale. À la mort du président, Hitler s’est déclaré Führer en fusionnant les postes de président et de chancelier. Les parlementaires lui ont accordé les pleins pouvoirs en 1933 par un vote de 444 voix contre 94. On connaît la suite de l’histoire.

Mais pour en revenir au «point Churchill», on oublie généralement que le politicien anglais a lancé cette phrase au parlement où il siégeait depuis plus d’une trentaine d’années, d’abord comme député du Parti conservateur, puis du Parti libéral, puis à nouveau du Parti conservateur. Il était alors chef de l’opposition conservatrice après avoir été ministre libéral et premier ministre conservateur. Il incarnait donc à merveille le «politicien de carrière» ambitieux, opportuniste et naturellement plutôt satisfait de ce régime parlementaire ayant si bien servi ses intérêts personnels. Cette déclaration célèbre n’est donc pas plus crédible que celle d’un roi qui déclarerait que la monarchie est la pire forme de gouvernement, à l’exception de toutes les autres. Rappelons aussi qu’elle n’est jamais citée en entier : «il a été dit que la démocratie est la pire forme de gouvernement, à l’exception de toutes les autres qui ont été expérimentées à travers le temps» (je souligne). Par conséquent, Churchill admettait qu’il serait possible de créer à l’avenir une meilleure forme de gouvernement que le régime parlementaire. Enfin, sa déclaration se poursuivait ainsi: «Il existe un sentiment largement répandu dans notre pays que le peuple devrait gouverner en permanence et que l’opinion publique, exprimée par tous les moyens constitutionnels, devrait modeler, guider et régir les actions des ministres, qui sont ses serviteurs et non ses maîtres».

Pourquoi insister sur le fait que l’opinion du peuple devrait régir les actions des ministres? C’est que Churchill bataillait alors contre un projet de loi déposé par le gouvernement du Parti travailliste qui prévoyait réduire à un an, plutôt que deux, la durée pendant laquelle la Chambre des lords (le Sénat) pouvait retarder l’adoption d’une loi proposée par la Chambre des communes. Avec cette évocation de la «démocratie», Churchill défendait la Chambre des lords, car les lords héréditaires et les lords ecclésiastiques de l’Église anglicane incarnaient, selon lui, l’esprit du peuple sous sa forme la plus réfléchie, la plus prudente et la plus sage, car enracinée dans le passé et la tradition de la vieille Angleterre.

Environ trente ans plus tôt, pourtant, le même Churchill était député du Parti libéral et il s’opposait alors au pouvoir des lords, considérant qu’il s’agissait d’une petite caste «non représentative» du peuple.

Bref, la célèbre déclaration de Churchill au sujet de la «démocratie» a été prononcée alors que ce député redevenu conservateur prenait la défense du pouvoir de sénateurs héréditaires de la Chambre des lords aux dépens de celui des parlementaires élus de la Chambre des communes.

Pour convaincre les abstentionnistes de voter, il existe sûrement des arguments plus convaincants.

Les opinions reflétées dans ce billet n’engagent que son auteur et ne représentent pas nécessairement celles de la rédaction.
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