Apocalypse

L'autre fin du monde

La menace nucléaire a marqué notre chroniqueur. Voici pourquoi.
Photo: George Hodan

Alors que les jeunes se mobilisent pour l’environnement dans d’immenses manifestations, le politologue Michel Fortmann vient de lancer un petit livre d’introduction sur la guerre atomique, intitulé Le retour du risque nucléaire.

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Au milieu des années 1980, cet auteur m’a enseigné des cours de science politique sur la stratégie nucléaire, avant d’être mon directeur de mémoire de maîtrise et de devenir mon ami. Parmi les trente cours que j’ai suivis au baccalauréat à l’Université de Montréal, en pleine guerre froide, la seule séance de trois heures dont je me souvienne encore parfaitement est l’une qu’il a enseignée.

À son habitude, Michel est entré en classe avec ses notes de cours sous le bras et sa machine à rouler des cigarettes. Cette fois-là, il avait aussi un grand compas en bois, dont l’une des branches contenait une craie blanche, pour tracer des cercles sur le tableau noir. C’était en 1986 ou 1987.

Michel a annoncé que la séance serait consacrée à présenter les effets d’une attaque atomique contre Montréal.

Plusieurs mains se sont levées.

«Comment sait-on que des missiles soviétiques sont pointés vers Montréal?», a-t-on demandé.

«Les plans des Soviétiques sont évidemment secrets. Mais les Soviétiques ont environ 40 000 bombes nucléaires, de différents types et calibres. Imaginez la carte du monde, divisez-là en deux et comptez le nombre de cibles du côté du Bloc de l’ouest. Après Washington, Chicago, Miami, New York, Los Angeles, Bruxelles, Londres, Madrid, Barcelone, Paris, Marseille, Rome, Milan, Tokyo, Ottawa, Toronto, il resterait encore environ 39 984 bombes! Même Drummondville est sans doute condamnée. Quant à Montréal, il s’agit de l’entrée de la voie maritime qui mène aux Grands Lacs, il y a deux aéroports (à l’époque Dorval et Mirabel), des raffineries, des industries, etc.».

Plus il parlait, plus nos dos se courbaient, sous le poids de la fatalité. Il a précisé, en allumant une cigarette : «Ce que je vais présenter est inspiré d’études réalisées après les bombardements à Hiroshima et Nagasaki.» En quelques coups de craie, Michel a tracé l’île de Montréal et identifié le Mont-Royal et l’Université de Montréal, où nous étions. Il a dit : «Imaginons qu’une bombe d’une mégatonne nous tombe dessus, une bombe banale aujourd’hui, mais bien plus puissante que celle d’Hiroshima, avec ses 15 kilotonnes.» Il a écrasé sa cigarette, puis il a ajouté : «La bombe explosera à 500 mètres du sol, pour obtenir une puissance destructrice maximale et provoquer un choc magnétique interrompant toutes les communications.»

Il a pris le compas pour tracer un premier cercle, dont le centre se situait au-dessous de la croix du Mont-Royal. L’Université de Montréal se trouvait à l’intérieur du cercle. Il a allumé une autre cigarette, puis il a dit :

«L’effet de la chaleur — le feu nucléaire — sera ressenti jusqu’à cinq kilomètres de l’explosion et l’onde de choc — le souffle — jusqu’à huit kilomètres, une distance parcourue en 10 secondes environ. Dans ce premier cercle, le taux de mortalité sera d’environ 98%.»

Nous étions une cinquantaine dans la classe, mais chacun d’entre nous s’imaginait être le seul survivant. Michel a précisé : «Les quelques survivants, gravement brûlés, devraient pour la plupart mourir dans les heures suivantes.»

Nous prenions des notes, dans un silence lourd, espérant survivre jusqu’à l’examen de fin de session. Il a tracé un deuxième cercle : «Dans cette zone, le taux de mortalité sera d’environ 95%. Vous pouvez constater que les principaux hôpitaux de Montréal sont détruits : dommage pour les blessés…»

Une main s’est levée : «Si on est dans le métro?» Un peu d’espoir! Michel de répondre : «La boule de feu va consumer le centre-ville, faire fondre l’asphalte et brûler tant d’oxygène qu’un appel d’air aspirera les usagers du métro dans les tunnels, vers le brasier du centre-ville.» Pendant des mois, j’ai attendu la rame du métro le dos plaqué contre les murs des stations.

De cercle en cercle, nous pensions : «Mon appartement et mes chats…», «L’appart de tel ami…», «La maison de mes parents…», etc. Personne n’osait plus poser une question, de peur de la réponse. Le dernier cercle atteignait Saint-Hubert en banlieue sud de Montréal : «Là, il n’y a plus que le souffle affaibli de l’explosion. Les bâtiments devraient résister, mais les personnes devant des fenêtres seront déchiquetées par les éclats de vitre.»

C’était terminé. Nos têtes se sont quelque peu relevées. Allumant une dernière cigarette, Michel nous a dit : «On prend une pause. Au retour, je vous explique l’effet des retombées radioactives et de l’hiver nucléaire.» Le coup de grâce.

«Mais si le vent souffle du bon côté, les radiations tomberont en Ontario.» Nous avons éclaté de rire et applaudi, comme s’il s’agissait d’une bonne nouvelle, d’un soulagement. Pourquoi? Après tout, il n’y aurait aucun survivant dans cette classe… Et chaque fois que je consulte la météo depuis cette séance, je constate que les vents soufflent invariablement de l’Ontario vers le Québec, par la vallée du Saint-Laurent. Montréal recevra donc les retombées radioactives de Détroit, Chicago, Toronto, etc.

Dans son nouveau livre, Michel nous apprend qu’il reste encore environ 15 000 bombes atomiques. Pour des raisons militaires, mais aussi économiques, car des fortunes sont gaspillées dans ces armes. La Russie en détient environ 7 000 et vise sans doute encore les pays de l’OTAN. Imaginez 7 000 cibles. Montréal est peut-être encore une cible. Drummondville est sans doute épargnée.

Depuis longtemps, Michel ne fume plus et il a troqué son compas de bois pour de nouvelles technologies lui permettant de mieux représenter l’apocalypse. Il aime aussi rappeler qu’on peut visiter le site Nukemap, pour obtenir une simulation d’explosion sur la ville de son choix.

Faites de beaux rêves.

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