Minières canadiennes

Michael Sabia dans les pas du magnat Peter Munk, fondateur de Barrick Gold et de la Munk School

Quand il prendra la direction de la Munk School of Global Affairs, il sera intéressant de voir si Michael Sabia incitera les professeurs et chercheurs de l’école à enquêter sur les «affaires globales» de la Barrick Gold.
Coalition Sortons la Caisse du Carbone - Greenpeace

Le nouvel emploi de Michael Sabia, le président démissionnaire de la Caisse de dépôt et placement du Québec, l’amènera à diriger une école bien particulière mise sur pied par Peter Munk, le fondateur de Barrick Gold, la plus grande entreprise aurifère au monde. Le fait est anecdotique, mais il donne l’occasion de rappeler qui était Peter Munk, grand chevalier de l’industrie minière jusqu’à son décès en mars 2018.

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C’est aussi l’occasion de souligner que sous la direction de M. Sabia, la Caisse de dépôt est restée actionnaire de Barrick Gold, malgré les nombreuses controverses entourant cette compagnie inscrite à la Bourse de Toronto.

Questionné sur un emploi abusif de la force par les services de sécurité de Barrick en Papouasie Nouvelle-Guinée, M. Munk a déjà affirmé que les «viols collectifs sont une habitude culturelle» dans ce pays.

Le dernier rapport annuel de la Munk School of Global Affairs & Public Policy, que M. Sabia dirigera à compter de février, fait l’éloge de ses fondateurs, Peter Munk et sa femme Melanie. On y présente M. Munk comme un entrepreneur dynamique, un citoyen «passionné» et un philantrope «exceptionnellement généreux». Grâce à son savoir-faire, Barrick Gold a étendu ses activités dans le monde entier, ajoute-t-on.

L’auteur et activiste Yves Engler a présenté un autre point de vue dans le magazine Canadian Dimension sous le titre The Munk School of Global Affairs and University Propaganda. «Peter Munk est un idéologue de droite et un magnat des mines qui a d’importants intérêts personnels dans les affaires étrangères», écrivait-il en 2016. M. Engler souligne que les activités de Barrick Gold ont provoqué «des désastres écologiques, des conflits locaux et des douzaines de morts» dans six continents. M. Munk a bataillé ferme pour empêcher l’adoption d’un projet de loi qui aurait amené le gouvernement canadien à ne donner aucun soutien diplomatique ou financier aux entreprises tenues responsables d’exactions à l’étranger. Des efforts couronnés de succès.

Questionné sur un emploi abusif de la force par les services de sécurité de Barrick en Papouasie Nouvelle-Guinée, M. Munk a déjà affirmé que les «viols collectifs sont une habitude culturelle» dans ce pays. Il considérait que les groupes autochtones avaient beaucoup trop leur mot à dire dans le développement des ressources naturelles. Selon lui, c’était un «gros, gros problème». M. Munk a également fait l’apologie du dictateur Augusto Pinochet pour avoir transformé «l’État socialiste destructeur de richesse au Chili en société favorable au capital, un modèle qui a ensuite été copié dans le monde entier».

À en juger par les éloges de la Munk School à l’égard de son fondateur, l’esprit de ce dernier semble avoir bien imprégné cette école affiliée à l’Université de Toronto. M. Munk a déboursé plus de 35 millions de dollars pour créer l’école, considérée très influente, y compris auprès de nombreux médias.

Les nombreux dons controversés de M. Munk

En 2016, M. Munk a aussi donné 5 millions de dollars au Fraser Institute, un des principaux think tanks de droite au Canada. L’institut Fraser est partenaire du réseau Atlas Network, un réseau qui reçoit un financement de fondations appartenant notamment à des compagnies pétrolières comme la Charles G. Koch Charitable Foundation. Le don de 5 millions a permis à l’Institut Fraser de mettre sur pied le Peter Munk Centre for Free Enterprise Education.

Deux professeurs de l’Université de Toronto, Paul Hamel et John Valleau, ont vertement critiqué l’Université de Toronto pour avoir accepté le don de 35 millions de dollars de Peter et Melanie Munk pour créer la Munk School of Global Affairs. «Nous constatons que les dons philanthropiques influencent les priorités de l’université», a déclaré M. Hamel. Une centaine d’étudiants ont manifesté pour protester contre le don des Munk. Le Financial Post a souligné que la Munk Foundation s’est assurée d’avoir son mot à dire dans les programmes de la Munk School. Le don de 35 millions a été versé en tranches pendant 10 ans. L’Université de Toronto s’est engagée à remettre à la Munk Foundation un rapport détaillé de ses activités.

Plus récemment, la Munk School a publié un rapport prenant subtilement la défense de l’Arabie Saoudite contre l’Iran, en droite ligne avec le discours guerrier de Donald Trump.

Deux professeurs de l’Université de Toronto, Paul Hamel et John Valleau, ont vertement critiqué l’Université de Toronto pour avoir accepté le don de 35 millions de dollars de Peter et Melanie Munk pour créer la Munk School of Global Affairs. «Nous constatons que les dons philanthropiques influencent les priorités de l’université», a déclaré M. Hamel. Une centaine d’étudiants ont manifesté pour protester contre le don des Munk. Le Financial Post a souligné que la Munk Foundation s’est assurée d’avoir son mot à dire dans les programmes de la Munk School. Le don de 35 millions a été versé en tranches pendant 10 ans. L’Université de Toronto s’est engagée à remettre à la Munk Foundation un rapport détaillé de ses activités3.

Sitôt créée, la Munk School of Global Affairs s’est lancée dans des opérations de propagande avec l’aide du gouvernement conservateur de Stephen Harper. En 2012, le ministère des Affaires étrangères a donné 250 000 $ à la Munk School pour son programme Global Dialogue on the Future of Iran. Quand il était chercheur à la Munk School, Mark Dubowitz a mené une campagne contre l’accord nucléaire conclu par l’administration Obama et le régime iranien. En 2015, les Affaires étrangères ont donné un autre montant à la Munk School, de neuf millions de dollars cette fois, pour combattre la censure dans des pays comme l’Iran, mais pas dans des pays alliés à l’Occident et tout aussi répressifs comme l’Arabie Saoudite.

Plus récemment, la Munk School a publié un rapport prenant subtilement la défense de l’Arabie Saoudite contre l’Iran, en droite ligne avec le discours guerrier de Donald Trump. «Voilà comment fonctionne la propagande canadienne : Dressez la liste de vos ennemis – généralement définis par les grandes compagnies, les personnes riches et au pouvoir à Washington -, tentez de déstabiliser leurs régimes, puis accusez leurs gouvernements d’interférer dans vos affaires», écrit M. Engler dans un autre texte. L’auteur se demande en quoi cette propagande correspond au rôle d’une «école» affiliée à une université.

Au tour de Barrick Gold

Barrick Gold a contesté la constitutionnalité d’une loi, en Argentine, qui vise à protéger les glaciers du pays. La compagnie estimait que cette protection menaçait ses opérations minières.

Barrick Gold exploite une importante mine de cuivre en Arabie Saoudite, l’ennemi juré de l’Iran. Des analystes estiment qu’un bon conflit serait profitable pour l’entreprise. Toute intervention militaire d’envergure déclenchée soit par l’Iran soit par les États-Unis propulserait la valeur de l’or et donc des actions de son principal producteur mondial, souligne un conseiller financier dans un texte intitulé «Should You Buy Barrick Gold (TSX :ABX) Stock as a Safety Play?».

La Caisse de dépôt a également des actions dans Zijin Mining Group, une entreprise chinoise qui exploite une grande mine d’or avec Barrick Gold à Porgera, en Papouasie Nouvelle-Guinée. Un groupe d’avocats s’est joint à la communauté locale pour déposer une poursuite de millions de dollars pour violation des droits humains et destruction de l’environnement. Des reportages font état d’accidents et de meurtres dans la mine. Des groupes de droits humains soutiennent que des gardiens payés par les propriétaires de la mine ont violé des femmes, assassiné des villageois et incendié leurs maisons à répétition.

Barrick Gold a contesté la constitutionnalité d’une loi, en Argentine, qui vise à protéger les glaciers du pays. La compagnie estimait que cette protection menaçait ses opérations minières. La Cour Suprême a rejeté sa requête en juin.

La compagnie est bien connue au Québec pour avoir entamé une poursuite-bâillon en dommages et intérêts de 5 millions dollars contre les Éditions Écosociété et les auteurs du livre «Noir Canada, Pillage, corruption et criminalité en Afrique». L’affaire s’est réglée par un règlement à l’amiable. Anne-Marie Voisard, qui a été responsable des affaires juridiques de la petite maison d’édition, vient de se voir attribuer le Prix du Gouverneur général pour «Le droit du plus fort», un essai sur cette affaire qui a défrayé les manchettes.

Quand il prendra la direction de la Munk School of Global Affairs, il sera intéressant de voir si Michael Sabia incitera les professeurs et chercheurs de l’école à enquêter sur les «affaires globales» de la Barrick Gold. Rien n’indique qu’il s’en est beaucoup préoccupé pendant les 10 années qu’il a dirigé la Caisse de dépôt. En tout état de cause, il n’a pas suivi le modèle d’investissement éthique du Fonds de pension du gouvernement norvégien, lequel a décidé de ne pas avoir d’actions dans Barrick en raison de son piètre bilan environnemental et humain en Papouasie Nouvelle-Guinée.

Qu’importe, la Caisse de dépôt a pendant ces 10 années obtenu un rendement annuel de presque 10 %, de quoi fermer les yeux sur ce qu’on n’a pas trop envie de regarder, comme le soulignaient les organisateurs de la campagne «Lavons les mains sales de la Caisse!», ainsi que les militants d’Extinction Rebellion et d’autres groupes, lors d’une manifestation tenue devant son siège son siège social le 13 novembre.

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