Violence faite aux femmes

Ce que vivent les femmes victimes

Selon l’Institut de la santé publique du Québec (INSPQ), en 2015, 19 406 personnes ont été victimes de crimes contre la personne commis dans un contexte conjugal au Québec. Ces crimes ont fait 15 131 victimes féminines (78 %).
Photo: Inconnu

Dans le cadre des 12 jours d’action contre les violences faites aux femmes, qui se déroulait du 25 novembre au 6 décembre, Ricochet a donné la parole à Mélanie (nom fictif) qui vient de sortir de neuf ans de violence conjugale. «Parce que je ne veux plus que ça arrive à personne. Parce que j’aurais voulu que quelqu’un m’en parle. Parce que je ne veux pas que des enfants vivent là-dedans. »

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«Maman, on est en séparation parce qu’il y avait beaucoup de chicanes?»

«Oui, il y avait beaucoup de chicanes.»

«J’avais peur beaucoup».

«Maintenant, il n’y en a plus de chicanes».

«Non. Je suis contente d’avoir deux maisons».

Mélanie en est finalement sortie. Neuf ans de violence. Neuf ans d’humiliation. Neuf ans de terreur. «Moi, j’ai vécu là-dedans quand j’étais petite et c’est horrible, se souvient-elle. C’est horrible la peur quand tu es enfant, puis que tu es dans ton lit, puis que tu es toute seule puis qu’il n’y a personne qui vient te voir. Tu penses que tu vas mourir. Quand tu te lèves la nuit puis qu’il n’y a personne dans la maison, parce qu’ils ont décidé que ça ne leur tentait pas d’être là».

Comme bien des femmes qui sombrent ou ont sombré dans un tel enfer, le bourreau de Mélanie lui a offert tout ce qu’elle n’avait jamais eu. «Quand tu te retrouves avec quelqu’un qui te fait l’épicerie, qui t’achète du linge, qui prend soin et te dit qu’il t’aime… ben, tu t’en contentes tsé!».

Le crescendo

«Le tout s’est vraiment installé tout doucement», raconte la jeune trentenaire qui, au fil de quelques mois à peine, était devenue ni plus ni moins qu’une esclave dans sa relation de couple. «Ça le valorisait que je sois j’étais à côté de lui. Il venait avec moi m’acheter des robes. J’étais sa propriété. Il fallait que je lui coupe la barbe, que je lui fasse les cheveux… comme un enfant. Tout tournait autour de lui», décrit-elle. «Au début, on avait un quatre et demi. Mes deux enfants étaient dans une chambre et on était trois adultes; moi, mon chum et ma coloc dans l’autre chambre. On survivait. Quand on a trouvé un plus grand logement, là on a eu une chambre ensemble. C’est là que ça a commencé. Des fois, il ne me laissait pas sortir la chambre. Les enfants frappaient dans la porte et je ne pouvais rien faire. Ils ont vécu ça», déballe-t-elle en éclatant en sanglots.

Si ses enfants étaient quelque peu épargnés grâce à la garde partagée avec leur père, Mélanie, elle, encaissait la violence en double. «La semaine où mes enfants étaient chez leur père, il fallait que je lave mon copain. C’était que lui. Toujours. Puis là, la violence sexuelle a commencé. C’était très violent. Même lui me le disait : "J’ai peur de ce que je peux faire." C’était à grands coups de poing. Ça, c’est quand ce n’était pas l’oreiller dans la face, puis l’étranglement…», enchaîne-t-elle en larmes. «Je ne disais rien!», se semonce-t-elle. «Quand j’ai fait une commotion, je lui ai dit «peut-être que tu devrais y aller moins fort?»

Violence psychologique : tomber sous le charme

Le cycle de la violence est pernicieux. Après les tempêtes s’en suivent les périodes de lunes de miel qui ensorcèlent les victimes et leur entourage. «Souvent, les hommes comme ça plaisent aux gens. Ils savent quoi dire. Ils savent comment le dire. Ils ont le tour avec tes amies qui vont tomber sous le charme», avertit-elle.

Violence ou terrorisme familial? Le terrorisme serait-il à utiliser seulement en contexte politique? Certaines intervenantes qui travaillent auprès de victimes de violence conjugale croient que non, car les femmes victimes ne vivent pas seulement sous un régime violent… mais de terreur.

Il y a plusieurs années, alors qu’elle a tenté de quitter son conjoint, Mélanie s’est retrouvée complètement isolée. «Quand j’ai voulu sortir ce soir-là, il a fallu que j’appelle le père de mes enfants parce que mon conjoint se cognait la tête dans le mur. Il n’était pas question que je sorte de là. Il se pendait après mes pieds puis me disait que «je ne pouvais pas LUI faire ça». Je ne pouvais pas lui enlever sa moitié. Il ne fonctionnait juste plus si je n’étais plus là. Encore là, c’était moi la méchante. Parce que j’avais mis ce gars-là dans la rue comme un chien. C’est ça que sa mère disait. Même si elle savait qu’il m’avait frappée».

Mélanie a mis deux ans à préparer pour préparer sa sortie. Elle devait régler les dettes que son ex-conjoint avait contractées en son nom et chercher un appartement en cachette. Mais c’est en consultant pour un de ses adolescents qu’elle a été officiellement sauvée. Elle a été mise en contact avec une maison d’hébergement pour victimes de violence conjugale et l’accompagnement s’est enclenché.

Un message pour les femmes

Malgré la douleur de ses souvenirs, Mélanie saisit la balle au bond pour faire connaître son histoire. «Je trouve qu’il faut dire aux femmes que c’est important qu’elles s’écoutent. Qu’elles se fassent confiance. Parce que la petite voix intérieure qui nous parle là… elle a raison. Elle a raison de te dire "Va-t’en! Tu vas mourir!"» Selon elle, les images des femmes véhiculées sur les réseaux sociaux contribuent à rendre les femmes plus vulnérables aux relations malsaines et violentes. «C’est horrible ce qu’on voit sur les réseaux sociaux… Comment elles se font manipuler, se font laver le cerveau. Tu dois être cochonne, tu dois performer au lit… c’est une pression sociale que les filles ne devraient pas subir. Et je trouve que souvent, ce sont les femmes qui vont le plus propager ça», déplore-t-elle.

Après avoir sauvé sa propre vie, Mélanie souhaite que son témoignage sensibilise le plus grand nombre de personnes sur certains signes avant-coureurs. «Quand on voit une amie qui ne va pas bien et qui s’isole, c’est important. C’est des signes. Quelqu’un qui va arriver en retard au travail, qui va arriver bouleversé, qui, du jour au lendemain n’est plus capable de fonctionner et que cette personne-là allait bien avant… ce sont tous des petits signes. Malheureusement, c’est encore invisible aux yeux de la société encore».

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