Année féministe en 2014? Regard sur les derniers mois et ceux à venir

Photo: it.wikipedia.org

2014 aura été à la fois douloureuse et surprenante, en ce qui a trait aux rapports entre les sexes et à la place occupée par la parole féministe, dans l’espace public. Une année de va-et-vient entre rage, espoir et inquiétude.

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L’année a débuté sur fond de Charte des valeurs et s’est conclue avec les commémorations émouvantes du 25e anniversaire de la tragédie de Polytechnique. Entre les deux, il y a eu ce soulèvement inédit contre les agressions sexuelles subies en silence par les femmes, partout, depuis trop longtemps. Ont aussi été annoncées, par le gouvernement provincial, une série de mesures budgétaires qui menacent les acquis féministes des dernières décennies, laissant présager une paupérisation accrue des femmes, surtout les plus vulnérables. Quel bilan dresser de cette année mouvementée? Qu’espérer pour la suite?

Nous avons tous été estomaqués, en octobre dernier, par le spectaculaire mouvement #AgressionNonDenoncee, déclenché dans la foulée de l’affaire Ghomeshi. La digue qui a flanché, avec l’éclosion des milliers de petits bulbes de douleurs enfouies, a amorcé une réflexion collective sur la violence sexuelle. La discussion a été houleuse et l’est encore. Entre le braquage systématique des hommes qui ne supportent pas d’être dépeints comme agresseurs potentiels et la colère (légitime) de celles qui ont trop longtemps gardé le silence, il ne reste qu’un espace ténu pour aménager un lieu de sensibilisation, d’échange et de réparation. Il faut pourtant s'y atteler.

Le procédé sera sans doute tortueux; et avouons qu’il est difficile de poser d’emblée la marche à suivre. Sauf qu’il est impératif d’apprendre à conjuguer avec la parole qui a jailli. Il y aura sans doute de nombreux tâtonnements, gains puis ratés. Mais en s’y attelant avec sincérité et ouverture, on peut espérer mieux que le retour au silence. Une ouverture sincère me semble possible. Nous l’avons vu, en toute fin d’année, avec les commémorations émouvantes du 25e anniversaire de Polytechnique. Les mots qui avaient été longtemps ignorés pour parler de cette tragédie ont été prononcés, sans complexe. On a parlé de misogynie. On a parlé de la nécessité que se poursuivent la vigilance et l’engagement féministes. Dans ces instants de mémoire, j’ai cru voir s’exprimer une réelle écoute et une empathie profonde, face aux violences que subissent encore les femmes. À mon sens, on peut (doit) étendre cet élan, ce souffle, à la prise de parole massive qui a eu lieu plus tôt cet automne.

Dans ces instants de mémoire, j’ai cru voir s’exprimer une réelle écoute et une empathie profonde, face aux violences que subissent encore les femmes.

De manière générale, l’année aura été marquée par la montée surprenante de la popularité du mot «féminisme». On ne compte plus les pop-stars américaines qui ont fait leur «coming out féministe». Une mode plus qu’autre chose, si vous voulez mon avis. Cela a d’ailleurs poussé le magazine Time à classer, quoique maladroitement, le mot feminism parmi les plus galvaudés de l’année. Si on peut apprécier cette «dédiabolisation» soudaine, je ne peux m’empêcher de craindre qu’on finisse par vider le terme de son sens. À force de le brandir comme une étiquette ou une marque de commerce, peut-être risque-t-on d’oublier qu’il s’agit en fait d’un discours politique.

2014 a aussi connu ses dérapages. Il suffit d’évoquer les souvenirs du déplorable épisode de la Charte des valeurs, qui s’est clos en avril avec la déconfiture électorale du Parti québécois. L’accaparement du discours féministe par un certain groupe partisan, tout au long de ce pénible «débat», compte selon moi parmi les phénomènes médiatiques les plus enrageants de l’année. Pendant des mois, le «féminisme» nous était servi sur toutes les tribunes. Sauf qu’il ne s’agissait plus d’appeler à la poursuite des luttes sociales contre les inégalités qui persistent, entre les hommes et les femmes, ainsi qu’entre les femmes elles-mêmes. Plutôt, on agitait comme un fanion un féminisme obsédé par la «laïcité» – définie d’ailleurs de manière impressionniste – et par l’intégrisme religieux, dont la «montée» serait apparemment l’enjeu le plus urgent en matière d’égalité hommes-femmes, au Québec, en 2014. Si ces questions peuvent bien sûr alimenter les réflexions et les débats féministes, elles ne sauraient en aucun cas les totaliser ou déclasser toute autre préoccupation. Or, c’est précisément ce qui s’est passé: le discours féministe était réduit à une espèce de zèle antimusulman, qui ne disait au fond rien d’autre que sa peur et son ignorance, tout en se cachant derrière la «question identitaire». Puis, on aura rétorqué à celles qui osaient se dissocier d’un tel agenda qu’elles étaient aveuglées par leur soi-disant «fétichisme de la liberté religieuse». Pourtant, il s’agissait plutôt de rappeler que les femmes que certaines féministes avaient décidé de prendre en grippe font elles aussi partie de la lutte collective pour l’égalité des sexes. Au lieu de condamner les différences, pour se rassurer dans la «solidité de nos acquis» (alors que pourtant, on stagne), peut-être aurait-il fallu se demander comment bâtir, toutes ensemble, un projet féministe commun.

Au lieu de condamner les différences, pour se rassurer dans la «solidité de nos acquis» (alors que pourtant, on stagne), peut-être aurait-il fallu se demander comment bâtir, toutes ensemble, un projet féministe commun.

Par ailleurs, en attribuant la menace pour les acquis des femmes québécoises à un «ennemi» venu d’ailleurs – qu’il suffirait de neutraliser par la suspicion systématique et formelle d’un groupe d’individus donné –, on crée l’écran idéal pour ce qui, ici et maintenant, menace réellement les progrès féministes des dernières décennies. J’entends par là qu’en faisant de la religion le point focal de toutes les inquiétudes, on oblitère complètement la question sociale. Pourtant, la menace, à ce chapitre, est à nos portes. Tout indique que les femmes seront parmi les plus touchées par la vague d’austérité qui s’amorce. Moins de ressources pour les femmes en situation de précarité et de vulnérabilité, moins d’aide aux familles, moins de support aux groupes communautaires qui portent assistance aux victimes de violences. Le féminisme proprement québécois n’est-il pas justement celui qui s’incarne dans les institutions et les programmes sociaux dont nous nous sommes dotés, depuis la Révolution tranquille? Curieusement, je n’ai pas entendu Janette Bertrand dénoncer leur «grugeage», entamé déjà il y a plusieurs années, et dont l’accélération dramatique est à prévoir. Or, l’amincissement du filet social creusera d’autant l’écart qui persiste entre les hommes et les femmes. Et il ne s’agit pas d’une spéculation douteuse aux relents racistes, mais bien d’un état de fait.


Difficile, en somme, d’ignorer l’engouement féministe actuel. Peut-être s’agit-il d’une simple mode, après la disette des années 1990 et 2000. Peut-être qu’il y a plus. Chose certaine, nous aurons, au cours des prochains mois, toutes les raisons de canaliser cet enthousiasme dans des luttes concrètes. Le sécateur libéral affûte ses lames, et il fera mal aux femmes. Il s’agira de ne pas le laisser nous faire reculer.

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