Violence faite aux femmes

Accompagner les femmes violentées en Abitibi

La violence conjugale est plus difficile à combattre certaines régions, comme l'Abitibi- Témiscamingue.
Émélie Rivard-Boudreau

L’Abitibi-Témiscamingue est l’une des régions où les statistiques de violence conjugale sont les plus élevées au Québec. Crise de logements, proximité entre les victimes, communautés autochtones, économie minière… Le contexte dans lequel la violence conjugale s’opère est aussi bien particulier, à la fois pour les victimes, leur agresseur et les intervenantes.

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Après la Côte-Nord, l’Abitibi-Témiscamingue est la région où le taux d’infractions contre la personne commises dans un contexte conjugal est le plus élevé. Selon des données colligées par le ministère de la Sécurité publique, en 2015, le taux oscillait autour de 409, soit 3 par 100 000 habitants alors qu’à Montréal, ce taux est chiffré autour de 274. Sur la Côte-Nord le taux atteint 590, soit 2 par 100 000 habitants.

L’une des plus grandes maisons d’hébergement du Québec se trouve à Rouyn-Noranda. La coordonnatrice, Cathy Allen, y travaille depuis 22 ans. Au fil des années, elle a constaté que la réalité de la maison d’hébergement Alternative pour Elles était bien différente des grands centres.

«Quand on appelle au SOS violence conjugale à Montréal, pour des raisons de sécurité, on ne veut pas y référer une femme pour une maison d’hébergement trop proche de son domicile. En Abitibi, on ne peut pas faire ça. On héberge parfois nos voisines!», raconte-t-elle.

Contrairement aux grands centres urbains, la proximité se fait aussi sentir plus fréquemment entre les intervenantes et les agresseurs. «Les conjoints nous voient au palais de justice quand on accompagne les femmes et on se retrouve plus tard assises au restaurant pas trop loin d'eux. Des fois, ce sont les enfants qui nous voient à l’épicerie. Ils sont tous contents et viennent nous voir. Ils vont dire à leur père qu’on est les intervenantes dans la grande maison», témoigne-t-elle.

Secteur minier

L’économie de l’Abitibi, basée sur l’industrie minière, apporte aussi son lot de complexités. D’abord, elle engendre une dépendance financière considérable pour les femmes de la région. Les chiffres de l’Institut de la statistique du Québec démontrent que l’écart de revenus entre les hommes et les femmes est de taille. En 2017, dans la MRC de la Vallée-de-l’Or, le revenu d’emploi moyen des hommes de 25 à 64 ans était de 72 056 $, alors que celui des femmes était de 40 708 $. La différence moyenne de 32 000 $ est considérable alors que dans la métropole montréalaise, elle se situe plutôt autour de 14 000 $. Leur dépendance économique est aussi d’autant plus exacerbée alors que les logements de la région sont rares et extrêmement dispendieux.

Alors que le poids de la possible judiciarisation du conjoint pèse déjà grandement sur le dos des femmes, elle est d’autant plus lourde pour les Abitibiennes. «On a des femmes qui ont de grandes craintes. Elles ne veulent pas dénoncer par peur que leur conjoint perde son emploi dans les mines s’il ne peut plus détenir un permis d’explosifs», explique Cathy Allen. «On explique aux femmes que, quand un conjoint est judiciarisé, ils n’ont pas le droit d’avoir d’armes, mais ils peuvent faire une demande spéciale pour avoir leur permis d’explosifs et pouvoir continuer de travailler. Les juges autorisent ça pour éviter que l’homme ne perde son emploi. On rassure les femmes avec ça. C’est notre travail de bien connaître le système judiciaire, de démystifier tout ça et de leur permettre de prendre une décision éclairée», ajoute-t-elle.

Communautés autochtones

L’année dernière, à la maison Le Nid, de Val-d’Or, 115 femmes victimes de violence conjugale et 61 enfants y ont été hébergés. Le territoire qu’elle dessert est aussi immense. En plus de la ville de Val-d’Or et des municipalités alentour, elle reçoit les femmes dans le besoin des communautés Anishnabeg de Lac-Simon, de Kitcisakik et Rapid Lake. Des femmes cries provenant du territoire Eeyou Istchee de la Baie-James parcourent aussi des centaines de kilomètres, loin de leur famille, vers Le Nid pour se protéger de la violence conjugale.

«C’est un fort pourcentage de notre clientèle. C’est au moins 50 %, sinon plus», indique l’intervenante communautaire, Lee Faubert. Même si le pourcentage de femmes autochtones est moins élevé à Rouyn-Noranda, Alternative pour Elles en reçoit aussi. Elles proviennent d’aussi loin que Waskaganish parfois, à 625 km de là. «Ce sont des femmes qui ne veulent pas nécessairement être à Val-d’Or et qui souhaitent s’isoler et ne pas être proches de l’entourage», affirme la coordonnatrice Cathy Allen.

Entraide régionale

En comparant ses débuts dans le milieu il y a 20 ans, Cathy Allen remarque aussi que les corps policiers sont plus collaboratifs qu’ils ne l’étaient. «À l’époque, si on appelait les policiers pour aller chercher les effets personnels, la réponse était moins bonne. On y allait seules avec les femmes et à ce moment-là, on se mettait parfois en danger en ne prenant pas les mesures nécessaires», se souvient-elle.

Il y a deux ans, l’ensemble des intervenants en matière de violence conjugale ont mis en place le projet RABASKA pour réagir plus rapidement lors d’une situation à risque d’homicide intrafamilial, sur le territoire de l’Abitibi-Témiscamingue. Ils se sont inspirés de concertations mises en place dans les régions de Laval et de Lanaudière. «Ça lève le voile sur la confidentialité de tous les professionnels qui ont un lien avec l’agresseur et la victime : policiers, psychologues, services de CLSC, peu importe qui est en contact avec un ou l’autre des parties. Monsieur peut recevoir des soins très adaptés à lui et la dame aussi», indique l’intervenante Lee Faubert. «Dans le fond, le but est de sauver le plus de vies possible», conclut-elle.

Pour en savoir plus sur le projet Rabaska :
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