Haïti

Un peuple sacrifié entre feux croisés

Les dernières observations de notre journaliste sur le terrain.
Photo: Inconnu

On omet trop facilement le rôle du Canada dans le coup d’État de 2004 contre Jean-Bertrand Aristide et les liens qui existent entre la non-intervention de la communauté internationale en Haïti et l’actuel coup d’État à petit feu en cours au Venezuela.

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«Le Canada est peut-être l’ami d’Haïti, mais certainement pas celui du peuple haïtien!»

Joël «Pacha» Vorbe est catégorique, et son opinion est pour le moins populaire, surtout du côté des classes les plus désœuvrées.

C’est dans son bureau situé dans un coin discret de Port-au-Prince qu’il me reçoit. D’abord, difficile d’ignorer l’évidence – il est cloué sur un fauteuil roulant. Tétraplégique depuis 2002 suite à un accident, il n’a cependant jamais laissé la tragédie affaiblir sa détermination à lutter pour l’indépendance véritable de son pays – une indépendance politique et économique qu’on a dérobée à l’île, et ce, depuis l’accession à une indépendance qui demeure somme toute symbolique.

Il faut savoir, c’est important pour la suite des choses, que Pacha est un vieux compagnon de route de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide, à ses côtés depuis que le prêtre a troqué sa vocation sacerdotale pour celle de la politique à la fin des années 1980.

Et même s’il est issu d’une famille influente membre de la grande bourgeoisie haïtienne, on pourrait facilement le qualifier, au vu de son parcours politique, de «bourgeois éclairé». Fait à noter, son oncle Philippe a fait partie de l’équipe nationale de football en 1974, année de sa seule participation à la Coupe du Monde.

«Nous ne sommes pas nés d’une famille aisée. Nous avons construit dans le temps, nous avons toujours été proches de la population. […] Nous avons grandi sans tabou, sans barrière de classe», explique-t-il.

Plusieurs membres de sa famille, y compris son oncle Philippe, ont été exilés durant le règne de Jean-Claude Duvalier en raison de leurs positions politiques. Un événement qui a marqué Pacha, au point d’influencer sa décision de s’impliquer au sein du Lavalas.

«Nous savons qu’il y a une classe économique [dominante] qui représente un pourcentage infime [de la population]. Je ne sais pas depuis combien de temps vous êtes au pays, mais vous voyez qu’il y a un fossé énorme parmi les gens que vous avez certainement rencontrés», poursuit-il. «[Au Lavalas], nous avons choisi [d’accompagner la population pauvre], de la défendre, parce que c’est anormal qu’en 2019, les gens vivent dans des conditions aussi inhumaines et que nous puissions vaquer à nos occupations comme si de rien n’était».

En 2017, le produit intérieur brut du pays était de 1 800 dollars US par habitant.

Les intérêts politiques des classes dirigeantes qui passent avant ceux des êtres humains. Une rengaine connue qui se répète sans cesse, dans l’indifférence générale.

D’ailleurs, une des revendications des petrochallengers a toujours été l’intervention de la communauté internationale afin de mettre de la pression sur les institutions politiques haïtiennes. Et bien que la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) ait publié un rapport de 600 pages en mai dernier détaillant les magouilles autour du fonds Petrocaribe, les mises en accusation par le parquet judiciaire se font toujours attendre, et l’Histoire nous apprend que le peuple haïtien ne devrait pas retenir son souffle.

L’impérialisme à l’œuvre

J’ai pu d’ailleurs constater à première vue à quel point l’impérialisme occidental pèse sur les épaules déjà frêles de l’économie haïtienne.

Alors que la production de riz constitue une des principales activités économiques de l’île, Sur un PIB total d’environ 20 milliards de dollars US (en date de 2017), l’agriculture en représente un peu moins du quart, soit 22 %, répartie entre la culture du riz, du café, des mangues, de la canne à sucre, du maïs et du bois, selon les données répertoriées sur le site du CIA World Factbook.

Pourtant, les marchés publics sont envahis par des sacs de nourriture — riz, farine, maïs — arborant le bon vieux star-spangled banner. Sur la route reliant Port-au-Prince et Jacmel, j’ai vu de mes yeux ces centaines de poches de jute décorées du drapeau américain et du logo de USAID, l’agence américaine pour le «développement international», utilisées la plupart du temps comme écran de fumée pour les opérations politiques clandestines de la CIA. Elles s’empilaient sous les abris de fortune rouillés qui font office d’échoppes pour les marchands qui s’y assoient en attendant les clients des villages avoisinants, qui s’y rendent souvent à pied sur plusieurs dizaines de kilomètres.

Voilà les effets néfastes de cet immonde dumping «d’aide humanitaire» américaine militarisée qui étouffe les producteurs locaux, incapables d’écouler leur propre production. Du coup, tant dans les marchés ruraux que dans les quartiers de la capitale, tout se vend : pièces détachées, bonbons, bouffe, vieux pneus, tout ce qui peut être trouvé, rafistolé dans la mesure du possible et revendu, en plus de la loterie nationale promue par Dieu lui-même.

Aristide, le Canada et le «prix de l’indépendance»

Il faut comprendre que la Perle des Antilles tombe actuellement sous les feux croisés de la guerre politique et économique menée par les pays du Groupe de Lima contre la démocratie en Amérique du Sud.

Plus de quinze ans se sont écoulés depuis le coup d’État qui a renversé l’ex-président Jean-Bertrand Aristide, et le récit qui s’est rendu chez nous demeure remplie de trous et d’omissions importantes, notamment sur le rôle actif du Canada en faveur du changement de régime.

En 2014, la Coop Média publiait un article dans lequel l’avocat haïtien Mario Joseph accusait Denis Coderre, maire de Montréal à l’époque de la plainte, mais, surtout, l’envoyé spécial du premier ministre Paul Martin en Haïti dans la tourmente du coup d’État de 2004.

Le 19 février 2004, Coderre, alors président du Conseil privé de la Reine, avait assuré publiquement «que Aristide devait rester en poste».

Dix jours plus tard, des membres des forces spéciales canadiennes étaient déployés clandestinement en Haïti pour, officiellement, «sécuriser l’aéroport de Port-au-Prince et faciliter l’évacuation des ressortissants canadiens». Or, selon des sources américaines, les soldats de la Deuxième Force opérationnelle interarmées, l’unité d’élite de l’armée canadienne, auraient collaboré avec les Marines américains pour «escorter» Jean-Bertrand Aristide hors de l’île, que Pacha Vorbe décrit comme un «kidnapping».

Dans les mois qui ont suivi, Coderre aurait rencontré à de nombreuses reprises le président désigné, Gérard Latortue, accusé d’avoir orchestré nombre d’exactions contre ses opposants à ce moment, notamment via sa police nationale, à l’époque entrainée notamment par la Gendarmerie Royale du Canada.

L’implication comme le mutisme politique du Canada se poursuit toujours en Haïti, de près ou de loin. Membre du Groupe de Lima, le Canada maintient une politique étrangère hostile au Venezuela, unique bailleur de fonds de Petrocaribe.

Pourtant, Aristide demeure une des figures les plus populaires du pays, surtout chez les classes populaires et désœuvrées. Selon un journaliste du quotidien haïtien Le Nouvelliste rencontré dans un bar de la capitale, le président déchu attire encore des foules qui peuvent atteindre 25 000 personnes.

Pour reprendre l’idée de Pacha Vorbe, Haïti paie-t-elle le prix de sa volonté d’indépendance?

Haïti-Venezuela-Chili-Bolivie, même combat.

Remerciements à Yves Engler et Anthony Fenton, dont les ouvrages sur Haïti ont contribué largement à la réalisation de ce dossier toujours en cours
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