Militantisme

Un mouvement social doit-il plaire au public ?

Réflexion sur les mouvements sociaux suite à une action de perturbation menée par un mouvement antispéciste.
Photo: Sasan Rashtipour

Des chroniqueurs s’insurgent contre l’organisation Direct Action Everywhere (« Action directe partout ») qui a mené une action de perturbation dans le restaurant Joe Beef, à Montréal, après s’être invité dans une porcherie de Saint-Hyacinthe, en décembre. L’Association des éleveurs de porcs du Québec a demandé que le montant des amendes soit plus élevé pour l’entrée par infraction dans les porcheries, alors qu’un des propriétaires de Joe Beef a suggéré aux antispécistes de cibler plutôt des McDonald’s.

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On reproche aussi aux antispécistes de mener des actions que n’approuverait par l’opinion publique, leur suggérant d’« entrer manière civilisée dans la conversation démocratique ». Sans présumer de la nature des discussions à ce sujet au sein de Direct Action Everywhere, on peut se demander si un mouvement social devrait réellement se préoccuper de l’opinion publique.

Évidemment, un mouvement social peut vouloir plaire à l’opinion publique. Il planifiera ses actions en conséquence, en portant attention à ce que disent les journalistes, aux « likes » dans les médias sociaux, aux sondages d’opinion et même aux intentions de votes. Cette approche est d’ailleurs préconisée par celles et ceux qui militent à la fois dans un mouvement social et dans un parti politique et qui calculent l’intérêt de toute action militante en fonction d’hypothétiques gains électoraux.

Pour éviter de déplaire à quiconque, cette approche encourage des actions légales, calmes et bienveillantes et justifie l’exclusion de camarades qui soutiennent qu’un peu de turbulence ne peut nuire à la cause. Or, plaire à l’opinion publique et aux médias ne sert pas nécessairement la cause. L’opinion publique peut être convaincue qu’il est urgent de protéger l’environnement, par exemple, mais voter néanmoins pour des partis dont ce n’est pas la priorité et les gouvernements peuvent prendre des décisions en sachant qu’elles vont à l’encontre de l’opinion de la majorité de la population.

Bien des mouvements sociaux qui ont remporté des victoires plus ou moins importantes n’ont jamais eu l’appui de la majorité de la population.

Média et opinion publique

Il faut aussi se demander si les médias et l’« opinion publique » sont une seule et même chose et si l’« opinion publique » existe réellement (comme se le demandait le sociologue Pierre Bourdieu). L’« opinion publique » est en réalité une notion vague qui englobe des majorités et des minorités aux contours fluctuants.

Or est-il réellement utile? Du point de vue de la cause défendue, qu’un mouvement social cherche l’approbation tout à la fois des fédéralistes et des souverainistes, des riches et des pauvres, des patrons et des syndiqués (et des sans-emploi), des Mohawks et des Wendats, des propriétaires et des locataires (et des sans-abris), de Montréal et de Québec, des baby-boomers et des millénariaux, des racistes et des antiracistes, des féministes et des antiféministes, des néo-nazis et des anarchistes. Bien des mouvements sociaux qui ont remporté des victoires plus ou moins importantes n’ont d’ailleurs jamais eu l’appui de la majorité de la population.

Diverses manières d'en apprécier l'efficacité

Enfin, un mouvement social peut décider de poursuivre bien d’autres objectifs que celui d’avoir une image positive dans les médias et auprès de l’« opinion publique ». Un mouvement social peut vouloir exprimer sa solidarité, par exemple avec les femmes autochtones disparues et assassinées, avec le peuple palestinien, avec les animaux entassés et massacrés dans les abattoirs. Le simple fait de passer à l’action permet d’exprimer cette solidarité, sans présumer de ce qu’en pense l’« opinion publique ».

On peut vouloir exprimer bien d’autres émotions et principes politiques, entre autres sa colère, son sentiment d’injustice et sa révolte, par exemple lors de rassemblements contre la police (manifestation annuelle du 15 mars) ou contre le capitalisme (1 er mai et manifestations contre le G7 et le G20). Selon les talents, les privilèges et les possibilités, d’autres s’expriment par des chansons, des graffitis ou des chroniques dans des médias, mais plusieurs préfèrent s’exprimer collectivement en manifestant dans la rue.

Un mouvement social peut aussi vouloir perturber l’ordre des choses et même embêter les autorités ou une partie de la population, pour exercer une pression et établir un rapport de forces. Les suffragettes anglaises du début du XX e siècle ont ainsi perturbé des discours de politiciens, sectionné des fils de téléphone et commis environ 340 incendies et attaques à la bombe, en 1913 et 1914. Leur dirigeante, Emmeline Pankhurst, disait alors :

Nous ne détruisons pas […] pour nous attirer l’appui des gens que nous attaquons. Si le public en général était heureux de ce que nous faisons, ce serait la preuve que notre guerre est inefficace. Nous n’espérons pas que vous soyez contents. » - Andrew Rosen, Rise Up, Women!

Par ses actions de désobéissance civile, de blocage, d’occupation et de sabotage, un mouvement social peut vouloir empêcher la réalisation d’un projet ou l’application d’une politique, ou qu’un territoire soit détruit ou des animaux massacrés. C’est ainsi que se mobilisent les Autochtones qui occupent des terres pour empêcher le passage d’un pipeline ou encore les anarchistes de Notre-Dame-des-Landes, en France, qui ont empêché la construction d’un aéroport.

Un mouvement social n’est pas un spectacle de variétés.

C’est aussi les choix d’écologistes de réseaux comme Animal Liberation Front et Earth First! qui, depuis des décennies, sabotent de l’équipement forestier, incendient des chantiers immobiliers et des voitures et attaquent des abattoirs et des laboratoires pharmaceutiques qui mènent des tests sur des animaux.

Un mouvement social peut vouloir empêcher une autre force politique de se réunir ou de manifester. C’est ainsi que des antifascistes organisent des contre-manifestations et perturbent des événements de néo-nazis et de racistes.

Ces diverses manières d’apprécier l’efficacité d’un mouvement social ou d’une forme d’action sont l’objet de bien des débats, et même de conflits entre militantes et militants. Mais les gérants d’estrade qui ne militent jamais cherchent surtout à convaincre les mouvements que le plus important serait toujours l’appréciation des médias et de l’opinion publique.

On ne s’étonnera pas de constater que ces donneurs de leçons travaillent justement dans les médias qui calculent la popularité en termes d’audience et de cote d’écoute. Or, un mouvement social n’est pas un spectacle de variétés.

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