Politique americaine

Caucus de l’Iowa : anatomie d’un plébiscite disputé

Pour mieux comprendre le principe des Caucus au début de la course à l'investiture démocrate
Photo: Gage Skidmore

Alors que les fameux caucus de l’Iowa marquent lundi le début de la course à l’investiture démocrate, comment approcher l’édition 2020 de ce plébiscite à la mécanique pour le moins complexe ? Décryptage.

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Le « Hawkeye State », comme on le surnomme, a un triste destin : petit État rural sans histoire, l’Iowa devient tous les quatre ans le point focal d’une hystérie médiatique nationale de quelques semaines, avant de retomber dans l’oubli pour quatre autres années. C’est en effet lui qui inaugure la séquence électorale des primaires présidentielles, constituant ainsi la (cruciale) première bataille d’une véritable guerre d’usure de plusieurs mois.

L’édition 2020 des caucus de l’Iowa ne fait pas exception, et se révèle même extraordinairement disputée, avec pas moins de quatre candidatures pouvant (probabilistiquement parlant) espérer l’emporter : Bernie Sanders, Joe Biden, Pete Buttigieg et Elizabeth Warren, respectivement, forment un quatuor de tête affichant de 24% à 14% de moyenne d’intentions de vote. Des écarts somme toute restreints, qui laissent envisager toutes sortes de scénarios…

…particulièrement si l’on tient compte d’un élément crucial : l’Iowa tient non pas une primaire classique, mais des caucus. Ce mode de scrutin, propre à une poignée d’États américains, implique tout un ensemble de subtilités qui auront vraisemblablement leur importance cette année.

Caucus, mode d’emploi :

Vénérable relique de la démocratie participative américaine, les caucus se présentent comme un ensemble de réunions citoyennes organisées simultanément à travers un État (en l’occurrence) afin d’y tenir un plébiscite. Les électeurs-trices se réunissent, par quartier ou par village, dans des gymnases, des sous-sols d’église, par exemple, et tiennent assemblée durant plusieurs heures afin d’exprimer leur préférence électorale selon une procédure bien établie.

Lundi soir, les électeurs-trices d’Iowa enregistré-e-s comme démocrates seront appelé-e-s à se rendre dans l’un des 1678 precincts disséminés à travers l’État. Dans un premier temps, les partisan.e.s seront invité.e.s à s’asseoir dans une section dédiée au candidat présidentiel de leur choix. Un premier décompte sera alors effectué, afin de déterminer les candidatures dites viables : le règlement des caucus prévoit en effet un seuil minimal de 15% des voix en dessous duquel une candidature est exclue de la compétition.

Dans un deuxième temps, un rebrassage partiel est alors opéré : les électeurs-trices dont le premier choix n’a pas atteint le seuil de viabilité peuvent rallier une autre candidature (ou choisir de rentrer chez eux/elles). C’est là que la foire d’empoigne débute : les partisan.e.s des candidatures viables peuvent prendre la parole et débattre, afin de persuader les « orphelin.e.s » de rejoindre leur camp. Tous les moyens sont bons (y compris, selon la rumeur, recourir à l’offrande pâtisseries maison) pour rallier un maximum de personnes à leur cause. Une fois ces plaidoiries terminées, un second comptage est effectué et vient entériner le résultat final.

On sait que Bernie Sanders (déjà favori dans les sondages) est non seulement la candidature la plus marquée idéologiquement, mais dispose aussi de solides relais de terrain à travers l’Iowa.

À qui profite les caucus?

On l’aura compris, les caucus se distinguent d’une primaire à de multiples égards. Outre les aspects procéduraux, les caucus exigent notamment un investissement personnel au-dessus de la moyenne : ils sont tenus à heure fixe, peuvent durer de longues heures et impliquent d’endurer de multiples discours. Autant de contraintes qui ont tendance à décourager les électeurs-trices les moins politisé.e.s, et induisent donc une surreprésentation des partisan.e.s les plus activistes.

Ce constat suggère que les caucus peuvent offrir un avantage substantiel aux candidatures plus « radicales ». On se souvient par exemple qu’en 2016, Bernie Sanders avait créé la surprise en ne perdant les caucus de l’Iowa que d’un minuscule 0.3% face à une Hillary Clinton dite grande favorite. Le positionnement idéologique n’est toutefois pas le seul facteur déterminant : la phase de rebrassage d’un caucus implique aussi, pour bien performer, d’avoir préalablement mobilisé et entrainé (pour chaque precinct) des partisan.e.s locaux, qui défendront ardemment les couleurs d’une candidature durant les ralliements.

À ce jeu-là, à qui profiteront les caucus de l’Iowa 2020? Bien malin qui pourrait le prédire. On sait toutefois que Bernie Sanders (déjà favori dans les sondages) est non seulement la candidature la plus marquée idéologiquement, mais dispose aussi de solides relais de terrain à travers l’Iowa (du fait de s’être déjà prêté à l’exercice en 2016). De quoi expliquer peut-être que ses partisan.e.s soient à ce stade les plus fermement décidé.e.s sur leur choix.

Avantage Sanders? Gare aux conclusions hâtives, une autre particularité des caucus doit impérativement être prise en compte cette année.

Celui ou celle qui s’impose en Iowa obtient (pour quelques précieux jours) le statut symbolique de meneur.se, focalise l’attention médiatique et gagne en visibilité.

Partie de chaises musicales

Comme on l’a vu, un caucus suppose une phase de « réalignement », semblable à un second tour : les partisan.e.s de candidatures n’ayant pas atteint le seuil de viabilité de 15% peuvent, dans un deuxième temps, exprimer une nouvelle préférence pour un autre camp. D’ordinaire anodine, cette spécificité induit un potentiel effet de « vases communicants », dont les conséquences pourraient être particulièrement importantes cette année.

L’exemple le plus représentatif : la sénatrice du Minnesota, Amy Klobuchar, récolte actuellement une moyenne d’intention de vote d’environ 9%, la plaçant en-dessous du seuil de viabilité. Dans les precincts où cette projection se matérialisera, à qui se rallieront ses partisan.e.s lors du second tour du caucus? Selon plusieurs sondages, majoritairement à Joe Biden. Ce dernier pourrait donc ressortir des caucus de l’Iowa avec un bien meilleur résultat que les intentions de vote ne le laissent pour l’heure présager.

Reste qu’il s’agit là de mathématiques de coin de table : avec plus de 1600 precincts aux préférences aléatoires, impossible de se faire une idée précise d’où et dans quelles proportions de tels transferts de poids s’exerceront. Une mécanique similaire pourrait se déployer en certains endroits à l’encontre d’Elizabeth Warren (fluctuant actuellement autour des 15%) et venir compenser de potentiels alliances de « modérés ». Une chose est certaine néanmoins : les résultats finaux des caucus auront vraisemblablement une allure très différente des sondages actuels.

Délégués versus momentum

En définitive, tout le monde (ou presque) gagnera un peu en Iowa. Pour rappel, le but des primaires reste d’accumuler une majorité des 3979 délégués en jeu pour la convention nationale, où sera formellement investi.e la ou le challenger de Donald Trump. Or, l’Iowa en alloue bien peu (41, contre 415 pour la Californie par exemple) et ceux-ci sont répartis de manière relativement proportionnelle. Au vu des projections, il est donc fort probable que la différence de délégués entre les deux (ou trois) premiers concurrents se révèle négligeable.

Pourquoi tout ce raffut, alors? À cause du fameux momentum : celui ou celle qui s’impose en Iowa obtient (pour quelques précieux jours) le statut symbolique de meneur.se, focalise l’attention médiatique et gagne en visibilité. D’où une compétition encore et toujours darwinienne dans le Hawkeye State : même une performance solide, mathématiquement très proche de celle du/de la vainqueur.e sera en définitive essentiellement interprétée comme un revers.

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