Enseignement

Campus aux États-Unis : mythes et réalités

Les progressistes envahissent donc les campus universitaires? Démonstration de notre chroniqueur.
Photo: George Hodan

Comme les hirondelles annoncent le retour du printemps, voici le retour des oiseaux de malheur qui annoncent, comme chaque saison, l’invasion des campus par les progressistes dogmatiques. Ce croassement se fait entendre aux États-Unis depuis le ressac néoconservateur des années 1980. Voilà 40 ans qu’on répète qu’on ne lit plus les «dead white males» — hommes blancs morts — comme Platon et tous les autres (voir l’essai d’Allan Bloom, L’âme désarmée, Essai sur le déclin de la culture générale, 1987).

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Il s’agit alors d’évoquer un simple cas d’annulation de cours ou de conférence pour faire croire que les progressistes s’imposent partout. Le chroniqueur victimaire du Devoir, Christian Rioux, a ainsi déploré que l’Université Yale n’offre plus le cours «Introduction à l’histoire de l’art, de la Renaissance à aujourd’hui». Il y voit là, évidemment, un symptôme de «rectitude politique». Incapable de nuance, le chroniqueur évoque une «véritable entreprise de destruction des savoirs et de la culture». By jove!

Inquiet, j’ai consulté la liste des cours qu’offre l’Université Yale en science politique (ma discipline). Attention cœurs sensibles, ce qui suit est bouleversant! Le cours «Introduction à la politique américaine» est l’occasion de discuter de la fondation constitutionnelle du pays, des institutions et des partis politiques, des médias et des groupes de pression. Diantre! Le manuel obligatoire, American Government: Power and Purpose, est un ouvrage plutôt banal écrit par 4 hommes blancs. Fichtre!

Quant au cours «Introduction à la pensée politique», le descripteur présente ainsi les 3 thèmes discutés : «l’expérience politique (Platon, Aristote), l’État souverain (Machiavel, Hobbes), le gouvernement constitutionnel (Locke) et la démocratie (Rousseau, Tocqueville)». Rien de très «postmoderne», outre qu’il y a 4 thèmes et non 3, comme annoncé! Cette manière de présenter la philosophie politique reste tout à fait classique et les philosophes discutés ne sont que des «hommes blancs morts». Le canon de la philosophie occidentale est donc préservé.

Parlant de canon, que penser de ces cours de science politique offerts à Yale, mais qui paraissent sortir tout droit d’une académie militaire : «Puissance aérienne et guerre moderne», «Politique nucléaire», «Les causes de la guerre», «Terrorisme», «Stratégie», «Études en grande stratégie II», «Stratégie, technologie et guerre». Morbleu!

Bref, l’enseignement de la science politique dans les grandes universités des États-Unis reste plutôt conventionnel, même si certains cours et programmes s’ouvrent — enfin! – aux réalités des femmes, par exemple, ou des Premières Nations. Loin d’être catastrophique, cet élargissement de la formation favorise un élargissement des savoirs et de la connaissance.

S’amuser à se faire peur en ne rapportant qu’un simple cas est un moyen facile pour stimuler la fausse croyance que des phénomènes très minoritaires représentent une tendance générale, surtout si on ajoute que «les exemples de ce type ne cessent de se multiplier».

À ce jeu d’ombres chinoises, je pourrais vous faire croire que les Adventistes du septième jour imposent leur dogme un peu partout aux États-Unis en vous informant que 70 universités enseignent la théorie biblique du créationnisme. Oui, 70 universités!

Mais vous devez alors demander combien y a-t-il d’établissements d’enseignement universitaire aux États-Unis? Plus de 4 500, selon le Département de l’éducation. L’enseignement du créationnisme reste donc extrêmement minoritaire et n’affecte pas 98,5 % des campus.

Quant aux conférences perturbées ou annulées («désinvitations») aux États-Unis, on en compte entre 20 à 60 par année, selon deux recherches récentes, y compris de personalités progressistes dans plusieurs de ces cas. Or, il y a sans doute chaque année plusieurs millions de conférences sur les campus aux États-Unis (lors de congrès, colloques, tables rondes, débats, conférences publiques le midi et le soir, interventions dans les classes et dans les groupes de recherche, commentaires après la projection de films, allocutions lors de cérémonies, etc.).

Les annulations d’événements représentent donc une proportion microscopique de l’ensemble des conférences sur les campus. Ce n’est pas tout.

On évoque à répétition la pression qu’exerceraient les progressistes sur les campus, pendant que plusieurs sites Web conservateurs et réactionnaires nomment, surveillent et dénoncent les professeurs qui «diffusent de la propagande progressiste dans les classes». Quelques professeurs ont certes été mis à pied pour des propos misogynes ou racistes, mais aussi des professeurs progressistes qui ont publiquement révélé être homosexuels, ce qui survient aussi dans des écoles. Une professeure afro-américaine a été renvoyée après avoir défendu publiquement une rencontre réservée aux personnes noires. Un autre professeur a été mis à pied pour avoir dit en blaguant que l’Iran devrait bombarder des sites culturels aux États-Unis, en échos au président Trump qui menaçait de bombarder des sites culturels en Iran. Un professeur de 62 ans a été poussé à la démission après s’être déclaré sympathisant du mouvement antifasciste. La direction a expliqué craindre pour la sécurité sur le campus, en raison du flot de menaces envoyées par des suprémacistes blancs.

Des professeurs progressistes sont donc la cible de menaces de mort, y compris des enseignants afro-américains ciblés par des suprémacistes blancs qui menacent aussi leur famille et les administrateurs de leur université, si bien qu’on leur accorde un service de protection sur le campus et qu’ils enseignent à distance par vidéoconférence, jusqu’à ce qu’ils se résignent à démissionner. Les menaces de mort contre les universitaires progressistes n’épargnent pas les collègues féministes de l’UQAM, ciblées à répétition.

Cette violence conservatrice et réactionnaire qui se déploie sur les campus, contre les universitaires progressistes, représente bien une «véritable entreprise de destruction des savoirs», mais aussi de neutralisation des individus.

Pendant ce temps, écoles de commerce et départements d’économie, de gestion et de marketing, bien plus influents que n’importe quel département d’histoire de l’art, forment par dizaines de milliers des diplômés qui géreront la «véritable entreprise de destruction» de la planète.

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