Environnement

Le mouvement zéro déchet est-il compatible avec le féminisme?

Le 0 déchet demande du temps, et une certaine charge mentale. Est-ce donc féministe? Trucs, astuces et réflexions de notre chroniqueuse.
Photo: Alexander Samoylyk

Comme beaucoup de gens, j’ai fait mes débuts d’environnementaliste à travers les «petits gestes»: ramener mes déchets recyclables à la maison, ne pas prendre de sacs de plastique au magasin, acheter bio, etc. Mais avec le temps, j’étais devenue de plus en plus critique des approches individuelles au changement social, en particulier des comportements de consommation qui visent à sauver la planète. C’est pourquoi, malgré sa proximité dans mon quartier, je refusais d’aller à l’épicerie zéro déchet, préférant investir mon temps et mon énergie dans des projets que je jugeais réellement collectifs. Or, au mois de décembre dernier, j’ai eu une discussion intéressante avec un adepte du zéro déchet qui m’a convaincue de tenter l’expérience. Si, après un mois dans les bocaux, je vis moins de dissonance cognitive par rapport à mes valeurs environnementales grâce à la réduction de mes déchets, j’ai l’impression d’en vivre davantage par rapport à mes valeurs féministes. Voici pourquoi.

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D’abord, il faut comprendre que je partais d’une position assez peu modérée sur la question des choix de consommation responsables parce que, comme le dit le dit si bien le sociologue Kieran Healy, «Fuck nuance». De mon point de vue, l’activisme du consommateur était complètement dépolitisant :

  1. parce que les consommateurs agissent de façon isolée;

  2. parce qu’ils n’ont pas tous le même pouvoir d’achat et donc la même capacité de «voter» sur le marché;

  3. parce que cela évacue tout conflit social, alors que nous aurions dû nous demander qui a le plus à gagner de la consommation telle qu’elle se passe actuellement, ce qui nous amènerait alors à tourner le regard du côté de la production.

Suivant ces trois constats, j’avais commencé à relâcher l’importance accordée à mes «petits gestes», au point de commencer à acheter du papier essuie-tout et des emballages cadeaux pour la première fois de ma vie (ne me faites pas mal)! Pour moi, le «bien» était d’agir dans la sphère politique : s’impliquer dans des mouvements sociaux qui établissait un rapport de force avec le gouvernement pour qu’il régule la production et qu’il balise la quête infinie de profits. Le «mal» était d’agir dans la sphère économique : penser qu’on pourrait changer le monde un achat à la fois. Je voyais ces deux choses comme mutuellement exclusives, puisque dans la première on refuse de porter la responsabilité de la catastrophe environnementale, alors que dans la seconde, on l’embrasse.

Or, comme me l’a fait remarquer l’interlocuteur qui m’a lancée dans la folle aventure du zéro déchet, le but d’adopter un tel mode de consommation, ce n’est pas seulement de réduire son empreinte environnementale individuelle, mais de susciter la réflexion chez les gens autour de soi, voire de les politiser sur la question environnementale.

Même avec la plus grande mauvaise foi du monde, je n’ai pas pu nier bien longtemps qu’il me reflétait par là mon propre parcours de vie : j’avais effectivement commencé par les petits gestes et cela ne m’avait aucunement empêchée de pousser la réflexion plus loin. Sur le constat que le monde n’est pas noir ou blanc (c’est tu ça, la trentaine?), j’ai donc accepté de tenter l’expérience et je me suis rendue chez LOCO avec mon amie-qui-connait-vraiment-ça. Voici les premières choses que j’ai apprises.

Zéro-déchet, niveau débutant

D’abord, j’ai réalisé qu’on pouvait mettre la nourriture sèche dans des sacs en coton. Vraiment moins lourd qu’un clisse de pot Masson! MAIS, selon mon amie-qui-connait-vraiment-ça, ça prend trois ans rentabiliser un sac en coton neuf (en plus que ce n’est pas donné donné). Comme j’ai justement une machine à coudre chez moi, j’ai fait comme tous les gourous du zéro déchet et j’ai cousu des sacs moi-même dans des vieux draps. J’ai presque failli pas me coudre l’index dans l’ourlet du cordon et c’était quand même fun comme activité de vacances.

Ensuite, j’ai découvert qu’il y a VRAIMENT beaucoup de choses en vrac chez LOCO (et même chez Vrac et Bocaux que j’ai aussi visité. Pour une carte de l’ensemble des magasins du circuit zéro déchet, c’est ici), comme des protéines de chanvre et du maca pour tes smoothies d’anxieux-de-performance, toutes sortes de farines, de riz, de noix et de légumineuses. Il y a même des ingrédients pour faire tes produits d’hygiène DIY, comme de l’argile blanche si, comme moi, tu veux essayer de faire ta pâte à dents toi-même et saigner des gencives après trois jours. À la défense des Trappeuses, dont j’ai pris la recette, j’avais pas d’huile essentielle de clous de girofle à la maison, donc j’ai juste mis des clous de girofle entiers dans le mélange en me disant que ça ferait pareil. Don’t do it at home.

Évidemment il n’y pas TOUT. Ça reste une petite épicerie et j’imagine que tout n’est pas encore produit en vrac. Je m’étais promis d’être flexible et d’aller simplement acheter à ma fruiterie habituelle ce que je ne trouverais pas chez LOCO. Par exemple, il n’y a pas de crème sure en vrac, pas de jus de fruits ni de lait de soya (apparemment ça se conserve très mal). Mais comme j’ai tendance à être un peu obsessionnelle, j’ai eu du mal à pas capoter quand je savais que l’ingrédient que je cherchais était disponible «en vrac» dans un autre endroit. Je me suis par exemple rendue dans une épicerie sur un autre de mes chemins avec un tupperware pour acheter des tranches de jambon «en vrac». Non seulement le commis a mis des gants en plastique pour me servir, mais la personne à la caisse après moi a pris un sac en plastique pour mettre ses deux items. J’ai perdu six mois d’espérance de vie dans cette opération.

Le temps

Ça fait qu’on finit par faire son épicerie à 15 places et que oui, ça prend du temps. Il y a aussi le temps pour s’informer qui devient substantiel. Quand on commence à passer à la loupe chacune de nos habitudes de consommation, on finit par se poser toutes sortes de questions : vaudrait-il mieux acheter un produit bio emballé ou un produit non bio en vrac? Un produit animal local ou un produit végane importé?

Même si les figures médiatisées du zéro déchet clament que l’on finit par gagner énormément de temps parce qu’on se désencombre et qu’on va vers un mode de vie plus simple (la plupart semblent être également des adeptes du minimalisme), ce n’est pas un effet que j’ai pu observer sur ma vie pour l’instant.

Même si l’on finit éventuellement par passer moins de temps à gérer des objets superflus, j’ai honnêtement un peu de mal à croire que cela puisse compenser pour les nombreux arrêts dans différents magasins et le temps passé à faire son lait d’avoine, ses pellicules alimentaires à la cire d’abeille et ses biscuits soi-même.

Si ça m’a bien changé les idées pendant que j’avais la cheville foulée, comme féministe, je ne sais pas si passer plus de temps dans ma cuisine est un projet de vie qui m’enchante à moyen-long terme. Je passerais l’après-midi à lire sur l’épidémie de neurasthénie qui frappait les femmes au foyer de banlieue dans les années 40 pour ensuite revenir chez moi et m’atteler aux fourneaux? D’un côté, oui, je m’affranchi en partie du marché si j’apprends à faire des choses moi-même et c’est très bien. Mais de l’autre, j’ai l’impression d’effectuer un retour vers des rôles de genre traditionnels.

C’est un constat qui m’a frappée en lisant le livre de Béa Johnson, Zéro déchet : l’histoire incroyable d’une famille qui a réussi à limiter ses déchets à moins de 1 kg par an. Dans son ouvrage, elle ne mentionne jamais aucun emploi et semble s’acquitter de l’entièreté des tâches domestiques de son foyer alors que son mari, lui, s’est lancé dans le service-conseil en développement durable pendant leur transition. Les différentes conférencières, blogueuses et autrices du zéro déchet semblent d’ailleurs être toutes des femmes. Que les femmes sont plus préoccupées par l’environnement est un fait bien documenté dans la recherche sur les valeurs et attitudes selon le genre. Combinez ça à leur rôle traditionnel de gestionnaires du foyer et vous obtiendrez un mouvement zéro déchet à majorité féminine.

En entrevue, Béa Johnson a reconnu que ce sont les femmes qui implémentent le plus souvent ce mode de consommation alternatif dans leur foyer, mais elle ajoute que les conjoints finissent souvent par suivre.

Au Québec, ce sont 80% de femmes qui ont assisté à la formation de transition zéro déchet donné dans Rosemont-La Petite Patrie par la coopérative Incita. Il serait sans doute intéressant de mesurer ce qu’on entend par «suivre» et si cela se traduit par une répartition égale du temps de travail domestique et de la charge mentale, une question qui est également souvent esquivée par les promotrices du zéro déchet.

La charge mentale

Parce qu’au-delà du temps lui-même, le zéro déchet demande un niveau d’organisation substantiel. Si tu refuses le jambon et le chou-fleur emballés le jour des courses, à moins d’avoir une voiture (ce qui serait sans doute pire que de générer des déchets, si on habite en ville), il faut que tu penses à mettre le tupperware dans ton sac pour quand tu vas passer devant l’épicerie de ton chemin du mardi et à t’arrêter à temps au marché pour pouvoir faire ta recette du jeudi.

Même si notre vedette locale du mouvement zéro déchet Mélissa de La Fontaine, rappelle l’importance de respecter ses limites et son contexte dans le processus de transition et d’y aller graduellement, je trouve qu’une fois qu’on commence à se focaliser sur les déchets que l’on génère, il devient difficile de gérer sa culpabilité. C’est un mode de transformation sociale qui, je trouve, met énormément de pression sur les individus parce qu’ils deviennent responsables, à la place de l’État, d’encourager les «bonnes» entreprises et de punir les «mauvaises».

Cependant, je me demande si ce mouvement met autant de pression, à l’heure actuelle, sur tous les individus ou si les femmes ne se retrouvent pas avec plus que leur part avec le zéro déchet et les autres «petits gestes» de la sphère domestique, ce que la journaliste Nora Bouazzouni désigne par le terme de «charge morale». Finalement, comme le fait remarquer la bédéiste Emma (la même qui a popularisé le concept de charge mentale) et à l’image du mari de Béa Johnson, pendant ce temps-là, les hommes agissent dans la sphère publique!

J’en viens donc à me poser la question : le zéro déchet peut être compatible avec le féminisme?

Merci à Coline Herbomel, Félix Lebrun-Paré et Camille Robidoux-Daigneault pour leurs conseils et réflexions sur le sujet.
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