L’hiver en nous – plaidoyer pour un «Québec total»

Gabrielle Brassard-Lecours

Il ne se passe pas une journée sans qu’on entende à la radio quelque bougonnerie sur la neige, le froid, le vent, le déneigement... Année après année, l’hiver suscite son lot de railleries, comme si son retour nous prenait chaque fois par surprise. Haïr l’hiver est un lieu commun, le sujet de conversation légère par excellence: «Il fait froid, on gèle! – Oui, quelle horreur! As-tu échappé à la grippe?» On se souhaite du temps doux et sec, en soupirant: «Ah, si seulement je pouvais m’envoler vers les plages du Sud!» Apparemment, on ne sait parler de l’hiver qu’à travers notre désir de le fuir.

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Pourtant, l’hiver fait partie de notre ADN. La formule est galvaudée, mais il n’en demeure pas moins que l’imaginaire hivernal s’étend bien au-delà du simple fait météorologique. Louis-Edmond Hamelin, géant méconnu, a consacré sa vie à en faire la démonstration. Dans un magnifique recueil d’échanges avec Jean Désy, intitulé La nordicité du Québec (paru cet automne aux Presses de l’Université du Québec), le professeur Hamelin nous parle de la «condition nordique» comme grand impensé de l’identité québécoise. Selon lui, notre incapacité à embrasser l’«hivernité» ferait obstacle à la construction même d’un «Québec total». Or, sans son Nord, nous dit-il, le Québec n’est qu’un pays partiel.

L’édifice intellectuel «nordiciste», érigé patiemment par Hamelin tout au long de sa carrière, nous invite à penser le Québec dans son intégralité. La «charge polaire» qui nous habite, indique-t-il, trace un axe de construction identitaire; un sillon pour l’élaboration d’un projet politique et social qui ne se limite pas au Québec méridional et urbain. Il faut rompre avec l’idée que le «goût du Nord» n’est guère plus qu’un gadget culturel, un fétiche obscur ou une fièvre aventurière. Il s’agit bien d’une clé pour comprendre ce qui constitue la majeure partie de notre territoire. Le point de vue de la nordicité nous invite à repenser notre rapport aux ressources naturelles, au développement économique, à l’histoire, à l’autochtonie. Il offre également un filon pour réconcilier la dualité urbanité-éloignement qui tiraille le Québec.

Force est d’admettre que cette invitation est aujourd’hui fort pertinente, alors que notre conception approximative et négligée du Nord et, plus généralement, de «l’éloignement» se traduit plus que jamais dans les politiques économiques. Le Nord est appréhendé comme une banque de ressources naturelles, dont l’exploitation créerait de l’emploi pour la main-d’œuvre du Sud, ainsi que des retombées économiques qui, somme toute, bénéficient aux grands centres avant tout. Le développement régional est à la dérive; seul le dynamisme économique du Québec méridional et urbain semble être important. Le Nord est entièrement placé à la remorque du Sud: «l’on est pas loin d’une situation de fait qui affiche un faciès colonial, centralisateur et purement capitaliste».

Le professeur Hamelin écrivait ces mots il y a maintenant 40 ans, mais ne sont-ils pas criants d’actualité? Alors que le développement du Nord et des régions éloignées n’est pensé qu’en termes comptables, autour de l’extractivisme et du développement économique éphémère – en ignorant par ailleurs la question autochtone –, poser la question, c’est y répondre.

Louis-Edmond Hamelin nous décrit le Nord comme un vaste incompris; s’opposant farouchement à le concevoir comme un simple réservoir de ressources, qu’on ne voudrait comprendre que pour mieux l’exploiter. À travers cette idée de «Québec total», il insiste sur le fait que les modes de développement «sudistes» et urbains doivent cesser d’occuper toute la place. Il faudrait plutôt penser le Québec comme un ensemble, comprenant non seulement tout son espace géographique, mais aussi les diverses formes d’organisation politique, culturelle et sociale qui coexistent sur le territoire. Tout projet collectif exhaustif ne devrait-il pas s’articuler en tenant compte de cette diversité? René Lévesque, souligne le professeur Hamelin dans La nordicité du Québec, l’avait bien compris. Tout juste nommé ministre des Richesses naturelles, et voyant que l’approfondissement des connaissances sur le Nord et ses habitants était essentiel au développement du «tout Québec», il a donné son assentiment à la fondation, en juillet 1961, du Centre d’études nordiques de l’Université Laval, Louis Edmond-Hamelin à sa tête.

Lorsqu’on parle d’inclure le Nord dans le projet québécois, on suggère nécessairement une ouverture interculturelle à l’univers autochtone. Hamelin a consacré de nombreux écrits à cette question, postulant qu’en dépit des fractures historiques, une association est possible (nécessaire) entre les communautés autochtones et non autochtones. Ainsi, il appelle à l’élaboration d’un système de pensée qui permettrait aux deux groupes d’évoluer ensemble, sans que les populations autochtones soient systématiquement laissées en marge du développement territorial. Il faudrait inventer une série de formules politiques, administratives et culturelles fondées à la fois sur le respect et l’efficacité, entre le Québec du Nord et du Sud; «un mode associatif qui pourrait être profitable, sans que chacun de ses membres ne perde trop de sa culture antérieure».

Avouons cependant que nous sommes plutôt loin du compte. Dans Nordicité Canadienne, essai magistral publié en 1975, le professeur Hamelin soulignait déjà que les territoires nordiques présentent les traits des pays sous-développés: dépendance aux investissements du Sud, développement des affaires entrepris sans égard aux droits territoriaux, et systèmes socio-économiques traditionnels menacés par les nouvelles activités économiques, d’ailleurs mal intégrées dans les collectivités et ne servant pas l’intérêt propre de la région…

Aujourd’hui, la situation ne semble pas s’être beaucoup améliorée, alors que les plus récents projets pour le Nord québécois proposaient de le transformer en bar ouvert pour les spéculateurs miniers et les entreprises énergétiques. Le tissage d’un réel maillage entre les activités du Nord et du Sud se fait attendre. Quant à la question autochtone, le statu quo perdure. Le Nord, manifestement, n’est pas en voie d’échapper au «développement du sous-développement». Néanmoins, l’œuvre du professeur Hamelin met à disposition un ensemble de concepts pouvant aider à sortir de l’impasse – moyennant bien sûr qu’on ose rompre avec le tout à l’économie qui dicte actuellement les relations Nord-Sud.

Ce géographe, économiste par la bande, et authentique amoureux de l’hiver a beaucoup à nous apprendre sur nous-mêmes. Pourquoi ne pas profiter des températures qui nous gardent sous l’édredon pour plonger dans son univers?


Pour en savoir plus sur La nordicité du Québec – Entretiens avec Louis-Edmond Hamelin, cliquez ici

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