La gigantesque mine pétrolière Frontier de Teck engendrera 12 fois plus de GES qu'annoncé

Photo: Inconnu

Par Alain Mignault, PhD - Depuis la publication de cet article, Teck Resources a annoncé qu'elle retirait son projet. Il reste pertinent de voir quelles conséquences néfastes il aurait eues si le gouvernement Trudeau l'avait approuvé...

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L’exploitation des sables bitumineux prévue par le gigantesque projet Frontier, en Alberta, émettra 12 fois plus de gaz à effet de serre que les chiffres brandis par son promoteur, la société minière Teck Resources.

Teck prévoit produire 260 000 barils de bitume dilué par jour, soit 95 millions de barils par année, en scarifiant le sol dans cette zone presque aussi vaste que la ville de Laval. La compagnie de Vancouver affirme que l’extraction du bitume dans ce territoire sauvage situé le long de la rivière Athabasca au nord de Fort McMurray, émettrait 4 millions de tonnes de gaz à effet de serre par année.

Ce chiffre est tronqué. Selon Jan Gorski, analyste à l’Institut Pembina, il comprend seulement les émissions en amont, liées à l’extraction comme telle du bitume. Même ce chiffre de 4 millions est faux : M. Gorski note que l’extraction émettra plutôt 6 millions de tonnes par année.

Si on utilise le Oil-Climate Index de l’Université Carnegie Mellon, considéré comme le meilleur outil pour évaluer les émissions de GES, il faut ajouter 5 millions de tonnes pour le raffinage et 43 millions de tonnes pour la combustion des produits finis. On obtient alors un total de 54 millions de tonnes de GES par an seulement pour le projet Frontier, soit 12 fois plus que les 4 millions annoncés par Teck. C’est l’équivalent d’ajouter près de 12 millions de nouvelles voitures sur la route. Dans ce calcul du cycle de vie complet, la combustion du bitume dilué exporté est incluse.

Depuis la publication du Oil-Climate Index en 2015, plusieurs recherches ont démontré que les fuites de méthane durant l’extraction et le raffinage étaient beaucoup plus importantes que ce que les compagnies déclarent. Des émissions globales de 54 millions de tonnes par an sont donc fort probablement en dessous de la réalité.

Teck prévoit produire 3,2 milliards de barils de bitume dilué durant les 41 ans de la durée de vie de la mine Frontier. Cette production générerait des émissions 1,8 milliard de tonnes de GES durant cette période et non 151 millions de tonnes de GES tel qu’allégué par la compagnie.

Ce projet pétrolier représente une menace majeure pour le climat. Même des députés libéraux de Justin Trudeau s’y opposent. Ainsi, Sean Casey, député libéral de Charlottetown, a récemment déclaré à Radio-Canada : « Ça va à l’encontre de notre marque de commerce comme libéraux. Nous nous sommes fait élire pour atteindre zéro émission de carbone d’ici 2050. Si cet engagement est sérieux, il faut s’assurer que la mine Frontier ne va pas de l’avant ».

En plus du climat, le projet Frontier menace directement la santé et le mode vie des Premières Nations Cris et Dené. La mine serait située dans le territoire de la harde de bisons du lac Ronald qui sont parmi les rares bisons à ne pas être contaminés par la tuberculose bovine ou la brucellose.

Un panel fédéral-provincial a conclu que « le projet est susceptible d’entraîner des effets environnementaux négatifs importants dans les milieux humides, les forêts anciennes, les espèces en péril dépendantes des milieux humides et des forêts anciennes, la harde de bisons du lac Ronald, et la biodiversité. » Pourtant, ce panel a jugé que le projet était dans l’intérêt public même s’il causait des dommages significatifs aux autochtones et à l’environnement.

Plusieurs leaders autochtones de l’Alberta et de la Colombie-Britannique sont d’avis que la mine Frontier aura un impact sur les Premières Nations bien au-delà des environs immédiats de la mine. C’est le cas par exemple d’April Martel chef de la Première Nation K'atl'odeeche, de Garry Bailey président de la Nation Métis des Territoires du Nord-Ouest et de Gerry Cheezie chef de la Première Nation Smith's Landing.

Le Grand Chef Stewart Phillip de l’Union des Chefs Indiens de la Colombie-Britannique a qualifié ce projet d’irresponsable et d’imprudent. Kanahus Manuel, porte-parole du groupe activiste autochtone Tiny House Warrior, a déclaré : « Nous allons lutter et nous allons empêcher la minière Teck de jamais mettre une pelle dans la terre. »

La crise autochtone actuelle, déclenchée lors de l’invasion du territoire Wet’suwet’en par la GRC dans le but de faire passer le gazoduc Coastal GasLink, pourrait s’enflammer si le projet Frontier de Teck allait de l’avant.

Les Premières Nations, surtout dans le nord, sont très affectées par les changements climatiques. Le réchauffement et la diminution des précipitations menacent ainsi la survie du saumon sockeye en Colombie-Britannique. Ce mois-ci deux chef héréditaires de la Nation Wet’suwet’en, Dini Ze' Lho'imggin (Alphonse Gagnon) and Dini Ze' Smogilhgim (Warner Naziel), ont déposé une poursuite contre le gouvernement fédéral pour le contraindre à agir en matière de changements climatiques qu’ils décrivent comme « une menace existentielle ».

Le GIEC et diverses organisations scientifiques et économiques nous avertissent qu’un réchauffement de plus de 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle représente un sérieux danger pour la survie d’une proportion significative de l’humanité. Toutefois, la production de pétrole non-conventionnel canadien augmente exponentiellement depuis des décennies ainsi que les émissions de GES qui en découlent, annulant tous les efforts pour diminuer les émissions.

Une lettre de 42 Prix Nobel - dont sept en physique et dix en chimie - à propos de la mine Frontier, publiée récemment dans le quotidien The Guardian, déclare que « les projets qui permettent la croissance des hydrocarbures à ce moment-ci représentent un affront à notre état d’urgence climatique et le seul fait qu’ils méritent un débat au Canada devrait être considéré comme une honte. Ils sont entièrement incompatibles avec le récent engagement de votre gouvernement vers zéro émission nette en 2050. »

« Ce projet entraînera des violations claires des droits des Premières Nations et va à l’encontre des prétendus efforts en vue d’une réconciliation », ajoutent les prix Nobel.

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