«Où sont les mains blanches qui nous ont mis en cage?»

Bianca Joubert

À Paris, la mobilisation n’a pas dérougi contre la tenue de l’installation-performance de Brett Bailey, Exhibit B, tableaux vivants où des acteurs noirs, muets et immobiles, reproduisent les schémas de l’exploitation et des zoos humains d’un autre siècle. Une œuvre antiraciste, jugée raciste par beaucoup de ceux qu’elle entend défendre.

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Brett Bailey a grandi dans un ghetto. Celui des Sud-Africains blancs durant l’apartheid. Un ghetto qui se trouvait du bon bord de la balance qui faisait pencher la misère et les humiliations toujours du même côté. Fasciné par l’histoire coloniale, hanté par les génocides, le metteur en scène, dramaturge et plasticien crée en 2011 l’exposition Exhibit B, 12 tableaux vivants inspirés des zoos humains de l’époque coloniale, qui renvoient au passé et au présent. Des séances de 20 minutes où le spectateur défile devant des acteurs noirs qui le fixent, relégués à leur posture passive, enchaînés, en cage, nus ou bâillonnés, tous dans des postures dégradantes.

Annulée à Londres en septembre dernier, l’exposition déchaîne les passions: antiraciste dans les intentions, raciste dans les effets? À Paris, sa tenue au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, du 27 au 30 novembre, a donné lieu à des altercations entre les protestataires, qui demandaient son annulation, des spectateurs et les policiers. Les séances du 27 novembre ont finalement été annulées, et celles des jours suivants se sont déroulées sous haute surveillance policière.

«Décolonisons les imaginaires»

John Mullen, enseignant à l’Université de Paris-Est Créteil et militant actif, est l’initiateur d’une pétition contre Exhibit B qui a recueilli plus de 20 000 signatures: «Brett Bailey, vedette du théâtre contemporain, va avec ses Noirs en cage de pays en pays… Dehors, on trouve des rangs de CRS armés devant des Noirs en colère! C’est quoi ça? La culpabilité des Blancs ne sert à personne. À partir de ce refus de laisser insulter les Noirs, on peut avancer. Notre société est profondément raciste et il y a du boulot.»

«Décolonisons les imaginaires», «Respectez nos ancêtres», «Reproduire n’est pas critiquer», peut-on lire sur les pancartes des manifestants. «Où sont les mains blanches qui nous ont mis en cage?»: l’absence des bourreaux dans la mise en scène choque. Des victimes, mais pas de bourreaux. Des colonisés, mais pas de colons. Mais que dénonce Brett Bailey, au juste? L’exercice peut être vu comme une autoflagellation, une cérémonie expiatoire, une repentance qui donne surtout, après coup, bonne conscience. Le scandale, lui, donne du galon à l’artiste, que l’on dira «incompris» et «subversif».

«Décolonisons les imaginaires», «Respectez nos ancêtres», «Reproduire n’est pas critiquer», peut-on lire sur les pancartes des manifestants.

S’il a reçu de nombreux soutiens, c’est surtout d’organisations proches du pouvoir, comme la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), SOS Racisme et la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (LICRA), cette dernière distinguant l’antisémitisme des autres racismes et n’ayant pas hésité à se positionner en faveur de l’annulation des spectacles de Dieudonné l’an dernier. Deux poids, deux mesures dans la censure étatique.

Pour la Brigade Anti-Négrophobie (BAN), dont l’effigie est très représentée lors des manifestations, l’exposition ne fait que révéler la division centrale entre deux types d’antiracisme: l’antiracisme blanc, institutionnel et moral, qui promène sa bonne conscience dans les couloirs de l’exposition, et l’antiracisme politique, qui manifeste dans la rue. Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR), rappelle que, à la limite, Exhibit B est une excuse pour se rassembler, faire entendre des voix qu’on entend peu: «C’est une étape. Il faut avoir le souffle long, voir loin. L’antiracisme, ce n’est pas de se promener dans des expositions, mais d’être aux côtés de ceux pour qui on lutte, aux côtés des expulsés des écoles, des sans-papiers, par exemple, pas dans l’abstraction.»

Interdit d’interdire?

Depuis le 7 décembre, le «spectacle» est à l’affiche du 104, dans le 19e arrondissement de Paris. Les manifestants sont de nouveau au rendez-vous. Le 8 décembre, un collectif d’artistes a même déposé un référé pour obtenir l’interdiction de l’installation, rejeté, dès le mardi 9, par le tribunal administratif de Paris, qui estime qu'Exhibit B «ne porte pas atteinte au respect de la dignité de la personne humaine». L’avocat de la Ville de Paris, Me Régis Froger, soutient même «qu’on ne peut pas réserver la dénonciation des souffrances à ceux qui en ont fait l’objet. Ils n’en ont pas le monopole.»

Guy Registe, animateur à Télésud et Radio-France, est par principe contre la censure. Il ne comprend pas la demande d’annulation du spectacle. Mais il y voit une excellente occasion pour la France de reconnaître son rôle dans la traite, l’esclavage et la colonisation, le traumatisme chez les afro-descendants, qui ont encore beaucoup de mal à trouver leur place dans une société où le pacte républicain est mis à mal par nombre de discriminations: «L’échec, pour moi, c’est le manque de dialogue. Je pense que l’artiste est de bonne foi. Et ce n’est pas parce qu’il est Blanc qu’il n’a pas le droit de s’emparer d’un sujet concernant les Noirs…»

Mais le racisme n’est pas une opinion, mais bien un délit, rappelle Claude Ribbe, écrivain, historien et philosophe, qui s'interroge sur le statut d’œuvre d’art d’Exhibit B. Pour les contestataires, refuser de voir l’installation, c’est aussi lui dénier ce statut. La «performance» a besoin du regard des spectateurs pour exister. «Censurer le racisme est un devoir, croit Claude Ribbe. Un racisme qui n’est même plus voilé, subventionné par les ministères. La réponse à la pétition de 20 000 signataires contre l’événement, c’est un énorme dispositif policier, des protestataires traités comme des émeutiers, des animaux!»

Mais le racisme n’est pas une opinion, mais bien un délit, rappelle Claude Ribbe, écrivain, historien et philosophe, qui s'interroge sur le statut d’œuvre d’art d’Exhibit B. Pour les contestataires, refuser de voir l’installation, c’est aussi lui dénier ce statut.

Une lutte politique: «Ce qui est fait pour nous sans nous est fait contre nous»

Alexandre Fandard, un métis de 25 ans, est l’un des «acteurs» d’Exhibit B. Il est mis en scène dans un tableau très actuel où il représente un immigré, debout sur des palettes de bois: «C'est un tableau qui est très dur pour les visiteurs parce qu'il n'y a presque pas de scénographie. […] Le regard ne peut fuir nulle part. Il n'y a rien, juste moi sur des palettes, pour dire que les individus qui immigrent, s’ils n'ont pas de papiers, ne sont personne aux yeux des gens. Et les palettes sur lesquelles je me tiens signifient que je suis presque réduit à l'état d'objet par les autorités. On peut m'emmener très vite, m'expulser du jour au lendemain.»

Dans le magazine Marianne, il soutient que les manifestants se trompent d’adversaire en s'attaquant à un artiste qui justement dénonce les discriminations et les imaginaires issus de l'époque coloniale: «Ces réactions violentes montrent bien qu'il y a un problème identitaire en France sur ces questions.»

Il y a dans l’expression de cette colère qui s’exprime dans la rue une opposition entre le «ils» et le «nous». Une attaque à la discrimination systémique. Les uns refusant aux opposants l’annulation du spectacle, les autres, d’y prêter leur regard pour faire vivre une œuvre qui pour eux n’en est pas une et où ils se sentent une fois de plus chosifiés.

«Les Noirs qui participent à l’exposition sont nos frères. Ils disent que ce qu’ils font participe à la lutte contre le racisme. Ils ont une voix et il faut l’entendre. Mais il faut aussi leur faire comprendre que la lutte n’est pas morale, mais politique», précise Houria Bouteldja.

Programmé jusqu’au 14 décembre, Exhibit B prendra finalement fin le 12 décembre au 104 à cause de la polémique. Une demi-victoire pour les opposants. Un clash qui montre une fracture sociale encore bien ouverte en France et un passé colonial pas aussi loin qu’on voudrait bien le croire.

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